Perdre l’un de ses parents ou les deux dans l’enfance est une situation qui concerne plus de 250 000 enfants entre zéro et dix-huit ans, soit environ un enfant par classe. Au cours de leur carrière, les enseignants vont donc rencontrer ces jeunes dans leur établissement en ne sachant pas toujours comment agir de manière appropriée à leur égard. Chaque établissement scolaire gère ces situations à sa manière.

L’éclairage de Magali Molinié, psychologue clinicienne, enseignante-chercheuse à l’université Paris 8 (France) et à la Cornell University (Etats-Unis). Magali Molinié a notamment dirigé l’ouvrage Invisibles orphelins. Comprendre, accompagner (Éditions Autrement, 2011).

 

Le retour à l’école, source de nombreuses craintes pour l’enfant orphelin

L’élève qui vient de perdre son père ou sa mère craint le moment du retour à l’école et voudrait le retarder, sans que son parent restant en prenne forcément conscience ou puisse respecter ce souhait. Souvent, ce retour est très rapide alors que l’élève est en train de s’ajuster à un environnement familial aux repères chamboulés et doit de plus faire face à des émotions fortes, souvent difficiles à maîtriser comme l’exigent les normes sociales. Le deuil le fragilise, créant parfois des sentiments de perte de confiance en soi ou de culpabilité.

Souvent, l’enfant ne souhaite pas être exposé aux réactions des autres et devoir donner des explications sur ce qui lui est arrivé

Les élèves orphelins de retour à l’école observent que la grande majorité des enseignants est au courant de leur situation ainsi que la plupart des élèves de leur classe. Les enseignants font généralement preuve de bienveillance et de patience, mais parfois aussi de maladresse. L’élève lui préfère le silence, faisant souvent « comme si rien ne s’était passé », même s’il apprécie que les adultes soient informés et tiennent compte, avec tact, de sa situation. Il ne souhaite pas être exposé aux réactions des autres et devoir donner des explications sur ce qui lui est arrivé. Il se protège ainsi du risque d’être débordé par ses propres émotions et de dévoiler ses fragilités, voire de subir des moqueries, ou des violences. De plus, le retour à l’école peut représenter pour lui un moyen de retourner à une vie plus ordinaire, à l’abri du drame vécu en famille et de sa singularité d’enfant orphelin.

Des conséquences sur la scolarité à court et à long-terme

Le deuil peut avoir des conséquences sur sa scolarité, à court et à long terme, avec un impact sur ses comportements, ses résultats et plus largement son parcours scolaire et ses choix de vie personnel et professionnel. Certains enfants peuvent avoir des difficultés de concentration et de mémorisation, ce qui les gêne pour apprendre de nouvelles leçons ou pour faire leurs devoirs. Ils peuvent aussi remettre en question leur sentiment d’efficacité personnelle. Ces difficultés peuvent s’installer durablement et être cause de décrochage scolaire. A contrario, d’autres élèves vont surinvestir les apprentissages scolaires. Toute bascule d’un jeune vers un comportement qui ne lui était pas habituel (retrait, distraction, agressivité, etc.) doit être un signe d’alerte pour les adultes qui l’entourent. Jérôme Clerc, Professeur des universités en psychologie cognitive, revient notamment dans un entretien ci-dessous sur les perturbations cognitives et les difficultés scolaires que peuvent créer ces situations d’orphelinage.

Des attentes par rapport à l’école

Les élèves orphelins ont des attentes assez claires sur ce que devrait faire l’école pour les soutenir. Ils pourraient n’avoir à remplir qu’une seule fiche d’information et éviter ainsi de répéter leur histoire auprès de plusieurs enseignants ; ils souhaitent des discussions à l’école autour du thème de la mort, sans que cela soit rattaché à leur situation propre ; que les enseignants puissent avoir des formations à ce sujet. Ils voudraient pouvoir consulter un psychologue dans leur établissement. De manière convergente, les enseignants aimeraient avoir un guide de « bonnes pratiques » pour savoir comment « bien faire » et éviter les gaffes et les paroles blessantes, que l’on leur propose des formations spécifiques sur la prise en charge des élèves endeuillés, que soit abordé le sujet de la mort à l’école, que soit ouverts des espaces de paroles collectifs aux élèves vulnérables.

Être sensibilisé  à la situation de l’enfant, aménager si besoin son temps scolaire et préserver son souci de discrétion

À la maison, le parent survivant n’est pas forcément le mieux placé pour observer les signes de mal-être que peut manifester son enfant. Il vit lui-même, au même moment, son propre deuil. De plus, l’enfant peut avoir des attitudes très différentes à l’école et à la maison. Les adultes peuvent néanmoins être attentifs aux plaintes de l’enfant, à des changements de comportement ou d’humeur, à un refus scolaire, une maladie somatique qui donneront l’alerte. Il s’agit de prendre en considération les questions qu’il pourrait poser, les craintes éventuelles qu’il pourrait exprimer par rapport à l’école, de trouver avec lui des solutions propres à le rassurer et rester, autant que possible, à l’écoute de ce qu’il racontera sur la façon dont se passe pour lui le retour à l’école. Il est souhaitable que la direction de l’école soit sensibilisée à la situation de l’enfant, à la possibilité d’aménager si besoin son temps scolaire et à préserver son souci de discrétion. En aucun cas on ne doit forcer l’enfant à faire des confidences. Lorsque les enfants sont plus grands et plus autonomes, il est plus facile de chercher avec eux le compromis le plus satisfaisant entre les obligations scolaires et leur besoin d’être parfois dans leur « bulle » de deuil.

Les éléments cités dans cet article proviennent notamment de l’enquête « Ecole et Orphelins. Mieux comprendre pour mieux accompagner » conduite par la Fondation d’entreprise Ocirp et l’Ifop en 2017

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