Souffrance… Ce mot résonne souvent comme un frisson, comme une hantise, comme un éclat de verre dont on veut se protéger. On ne veut pas souffrir. On ne veut pas non plus que les gens que l’on aime souffrent. Et quand ces gens sont des enfants ou des adolescents, on voudrait tout simplement porter cette souffrance à leur place. Quand ces jeunes vivent la mort d’un être cher, ils sont en deuil et ça leur fait mal. Comme c’est impossible d’avoir mal à leur place, on cherche parfois comment leur épargner cette douleur : on choisira alors de mentir, de ne pas tout dire, ou même juste de se taire.

L’éclairage de Josée Masson, travailleuse sociale professionnelle, fondatrice et présidente-directrice générale de Deuil-Jeunesse. Auteure de Mort, mais pas dans mon cœur. Accompagner un jeune en deuil (Desclée de Brouwer, 2019).

 

Dans cet article, adultes, parents, enseignants trouveront une voie simple et efficace pour accueillir le vécu souvent douloureux ou déstabilisant de l’adolescent en deuil. Pour moi, la posture de base de l’accueil est la même pour tout adulte proche du jeune en deuil, qu’il s’agisse d’un parent ou d’un enseignant. Quand on comprend l’essentiel, tout suit alors son cours. Si les recettes miracles n’existent pas, il y a des routes qui mènent à des résultats tellement plus rassurants que d’autres.

Un concept essentiel à intégrer tel qu’il est : avec le deuil, la douleur est réelle, normale et souvent inévitable

Le deuil vient avec son lot d’émotions, de réactions et de souffrance, c’est à l’origine même du concept qui est issu du mot latin « dolus », duquel découle aussi le mot « douleur ». Penser que les adolescents seront exemptés de souffrance à la mort d’un parent ou d’un ami, par exemple, est illusoire. La douleur est réelle, normale et souvent inévitable. Et cette douleur est également imprévisible, très personnelle et sans limite de temps. Croire qu’après deux ans il n’y aura plus de tourment est donc à éviter. Comme la douleur du jeune lui appartient et qu’elle est ainsi toute singulière, après deux ans, elle sera moins intense pour certains endeuillés, mais elle pourra se révéler plus vive qu’au départ pour d’autres. Diverses raisons peuvent expliquer cette réalité.

Tel le pelage de la girafe, le deuil varie et se dessine au fil du temps

Le deuil est unique et propre à chacun, comme le sont son vécu émotionnel et sa souffrance. Il s’apparente au pelage de la girafe qui varie et se dessine au fil du temps. Chaque girafe porte sa singularité tout en étant semblable aux autres de son espèce. Aussi est-il hasardeux de comparer le deuil et la façon dont il est vécu d’un jeune à l’autre. Chacun doit être accepté et accompagné, tout simplement. On évitera ainsi de porter uniquement son attention sur les adolescents qui extériorisent leur douleur. Ceux et celles qui la vivent en silence sont peut-être en grande détresse, mais ils l’expriment différemment, à leur façon. Peu importe la force avec laquelle ils manifestent leur peine et le mal qu’ils ressentent, tous les jeunes traversent des moments qui oscillent entre « moins de souffrance » et « plus de souffrance ».

Les adolescents sont les experts de leurs émotions et on doit se référer à eux avant de décider pour eux

Le deuil est personnel. Or l’adulte aime souvent décider de ce qui « lui semble mieux » pour l’adolescent endeuillé, sans demander l’avis du principal intéressé. On dira par exemple : « il devrait recommencer l’école. », « il a besoin de voir un professionnel », « il faut qu’il voie ses amis pour se changer les idées ». J’ai entendu ces paroles d’adultes des centaines de fois. Presque chaque fois, ces mots ne reposaient que sur le ressenti de l’adulte, ils n’étaient même pas le fruit d’une discussion avec l’adolescent concerné. L’expérience clinique nous prouve que les adolescents ont besoin, même lorsqu’ils vivent des moments difficiles, de faire des choix, de nommer leurs besoins, de comprendre leur histoire et de participer à leur façon à tout ce qui suit la mort d’une personne aimée. Les adolescents sont les experts de leurs émotions et on doit se référer à eux avant de décider pour eux… ou avec eux.

Des gestes à éviter pour favoriser une posture d’écoute et de compassion

Certains comportements que nous croyons bons sont certes empreints d’amour et de compassion, mais ils ne favorisent pas l’accueil de l’adolescent en deuil. Les conseils spontanés, la révélation de soi, les phrases un peu « cliché » (telles « je comprends », « ça fait partie de la vie », « ça va bien aller »), les comparaisons, les enquêtes, la morale, la pitié ou même changer rapidement de sujet sont des gestes à proscrire. Si on sait se montrer à l’écoute, sans jugement, dans une posture de compassion, le jeune viendra à nous et il s’ouvrira en nous livrant à sa façon son ressenti, ses questionnements, ses doutes. Même si le passage de la mort laisse un voile sombre sur la vie du jeune, le respect et l’écoute bienveillante peuvent lui offrir des parcelles de lumière et d’espoir.

Une attitude à adopter : présence, respect et simplicité

« Il est étonnant de constater que des sentiments qui étaient parfaitement effrayants deviennent supportables dès que quelqu’un nous écoute. ». Cette parole du psychologue Carl Rogers devrait guider tout adulte en contact avec un adolescent endeuillé. On devrait d’ailleurs s’en souvenir pour le jeune comme pour le plus âgé des êtres humains qui souffrent. Mais comment bien écouter quand on est soi-même inquiet ou triste, ou quand la réalité est difficile à supporter ? Voici quelques conseils simples à appliquer : être présent et attentif, regarder le jeune, lui sourire, montrer qu’on est là simplement, garder son calme, être respectueux. La simplicité est LA clé. On n’a pas à être un spécialiste, à avoir un vécu similaire, ni même à comprendre la douleur de l’adolescent. On a qu’à l’accueillir en souhaitant que cela facilite l’expression de ce qu’il vit et ressent, mais on doit accepter aussi qu’il puisse ne pas en avoir besoin à ce moment-là. Peu importe, il saura que cet adulte est là pour lui, le jour où il aura envie ou besoin de s’exprimer, il saura. Chacun son rythme.

Ecouter le bruit des silences, écouter vraiment, observer l’échange

Retenons qu’un seul mot ou une seule phrase peuvent faire toute la différence, tant positivement que négativement. Si au jeune qui exprime sa culpabilité à la suite du suicide de son père on dit spontanément « NON ! ce n’est pas ta faute. », sans aucune mauvaise intention, on vient tout de même d’invalider son sentiment de culpabilité qui peut être tout à fait normal selon sa compréhension de la situation. Réfléchir avant de parler, écouter le bruit des silences, écouter vraiment, observer l’échange, ne penser à rien d’autre qu’à cet adolescent qui s’ouvre devant soi. La simplicité est LA clé.

L’empathie, ce n’est pas ressentir à la place de l’autre, mais tenter de comprendre le message de l’adolescent à travers sa vision à lui

Pour être à l’écoute de la souffrance de l’autre, la vraie, on doit faire preuve d’empathie. L’empathie, ce n’est pas ressentir à la place de l’autre. C’est tenter de comprendre le message de l’adolescent à travers sa vision à lui. On prend une bonne respiration et on visite son vécu à lui. « Tu te sens coupable… Peux-tu me raconter cette culpabilité ? » sera beaucoup plus efficace qu’un « Non, tu ne dois pas ». Par la suite, recoller avec le jeune des morceaux de l’histoire saura l’aider à comprendre qu’il n’y est pour rien. Il s’agit d’être empathique avec authenticité; nos larmes peuvent couler, on a le droit de lui dire à quel point son histoire nous touche, mais on doit le faire sans jugement. Sa souffrance n’est pas disproportionnée, elle est sienne. Elle ne s’éternise pas, elle est encore sienne. On peut s’inquiéter, on peut ne pas comprendre, mais on ne doit jamais juger. Pour ce faire, on écoute chaleureusement. La chaleur humaine est de mise, en tout temps et surtout en temps de pandémie. Si on ne peut prendre le jeune dans nos bras, regardons-le avec des yeux remplis de bienveillance. Écoutons-le. Accueillons-le selon ses besoins à ce moment.

Une invitation à formuler : savoir que l’on est disponible pour lui, prêt à l’entendre se raconter et que cela restera entre lui et nous

Que l’on soit enseignant ou parent, si on ne va pas vers l’adolescent endeuillé, il risque de ne pas venir à nous de lui-même. Il doit savoir que l’on est disponible pour lui, prêt à l’entendre se raconter et que cela restera entre lui et nous. Surtout, on ne tentera pas de le guérir, le deuil n’est pas une maladie. On veillera plutôt à faire de son mieux pour l’accueillir et lui laisser le choix de s’ouvrir lorsqu’il se décidera. Un bon confident a de grands yeux, de grandes oreilles et une toute petite bouche. S’il sent que l’adulte est réellement à l’écoute, l’adolescent sera plus enclin à lui parler. On devient témoin de ce qu’il raconte et si on est inquiet, on le lui dit et on lui propose de consulter un professionnel, en faisant la démarche avec lui s’il le souhaite. Surtout, on veille à l’accompagner au mieux en lui ouvrant la porte en premier, car son manque d’expérience en matière de deuil, son immaturité ou même sa pensée magique l’empêcheront souvent de faire le premier pas.

Ayons confiance en nos attitudes et faisons confiance en leur choix de se livrer et, surtout, à qui ils ont le désir de dévoiler leur vécu

Par ces quelques mots, je voulais nous amener là où côtoyer la douleur nous amène rarement : la confiance. On croit que nos jeunes endeuillés ne s’en sortiront pas, qu’ils ne vivront que des séquelles de leur deuil. On se sent impuissant, ce qui nous pousse à en faire trop ou pas assez. Ayons confiance en nos attitudes et faisons confiance en leur choix de se livrer et, surtout, à qui ils ont le désir de dévoiler leur vécu. On aimerait tant parfois être ce confident, mais pour des raisons qui appartiennent au jeune, ce n’est pas notre tour. Quoi qu’il en soit, regardons-le avec la certitude qu’il a, en lui, la capacité d’aller mieux et d’avoir une magnifique vie malgré l’épreuve qui restera gravée en lui pour toujours. La confiance est aussi une précieuse clé !

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