Quand la mort s’impose dans la vie des élèves ou d’une institution scolaire, c’est tout un bouleversement qui s’impose à chacun, car l’école est un lieu de vie où, dans l’inconscient collectif, la mort n’a pas sa place (contrairement par exemple à ce qui peut se passer à l’hôpital). Les enseignants et professionnels du milieu scolaire n’étant pas du tout formés à la question du deuil, ces situations sont d’autant plus difficiles à gérer.

Les conseils de Hélène Romano, psychologue et psychothérapeute, spécialiste de la prise en charge des blessés psychiques.

Auteure d’une trentaine d’ouvrages, dont Dis c’est comment quand on est mort ? Accompagner l’enfant sur le chemin du chagrin (La pensée sauvage, 2013).

 

Différents types de situation

Il est important de bien comprendre que la mort faisant partie de la vie, il peut arriver qu’un élève ou qu’un adulte décède, et ce, dans des circonstances très particulières qui sont à prendre en compte dans les modalités d’annonce. La mort peut être attendue (ex. maladie grave), violente (accident), intentionnelle (suicide, crime) ou non ; elle peut concerner des tous petits élèves comme des adolescents ou des adultes ; elle peut avoir lieu dans l’établissement, sur le temps scolaire (trajet, sortie de classe, voyage scolaire) ou dans le cadre privé en dehors de tous liens avec l’école. Elle peut aussi être collective et toucher la société comme les attentats ou des catastrophes naturelles avec des injonctions ministérielles d’en parler dans les classes.

Distinguer mort sur le lieu scolaire et mort en dehors, pour ne pas pathologiser outre mesure le deuil 

Ce dernier point est essentiel, car, dans le premier cas, les élèves et adultes ont pu voir le décès, assister à la mort et présenter en plus du deuil des troubles post-traumatiques, c’est ce que l’on appelle des contextes de deuils traumatiques où les manifestations de souffrance psychique liée au deuil (et qui ne sont pas en soi pathologiques) peuvent être mises à mal par les réactions liées au vécu traumatique (reviviscences, hypervigilance, cauchemar, troubles anxieux scolaires réactionnels, etc.) Dans la seconde situation, il s’agit de deuil, c’est-à-dire de réactions psychiques face à la perte de quelqu’un avec lequel on avait des liens. Si, dans la première situation, les établissements ont beaucoup de choses à gérer (porter secours, prise en charge des témoins et des proches, protection du corps des curieux, enquêtes, communication à la communauté scolaire, médias, etc.) dans l’autre situation il est important de ne pas « psychiatriser » la situation en ordonnant des cellules d’écoute par exemple, voire en les imposant : le deuil reste une histoire singulière liée aux liens que chacun avait avec l’endeuillé, et, au sein d’un établissement scolaire, il est tout à fait adapté que certains soient effondrés quand d’autres ne sont pas touchés, car ils n’avaient pas de liens avec la personne morte. Mais par contre cette mort peut venir réactiver d’autres deuils personnels.

Ne pas annoncer des décès de tiers, du ressort de la vie privée 

En aucun cas les établissements scolaires ne devraient annoncer des décès de tiers (par exemple décès du père d’un enfant, du conjoint d’un enseignant), car c’est une atteinte à la vie privée et seules les personnes endeuillées peuvent, si elles le veulent, en parler, sans que d’autres en s’approprient leur histoire comme cela est souvent le cas ; avec bien souvent une envie de bien faire, mais sans réaliser l’intrusion dans l’intimité que cela représente.

Limiter les facteurs de survictimisation 

L’annonce d’un décès doit prendre en compte tout ce contexte pour être adaptée au plus juste et limiter les facteurs de survictimisation c’est-à-dire les risques de renforcer les souffrances des endeuillés et la mise en difficulté des élèves comme des professionnels.

Contenir des rumeurs et réassurer les élèves 

Annoncer un décès en classe est essentiel pour contenir des rumeurs et réassurer les élèves sur le fait que l’école est un lieu du respect des uns et des autres. Les modalités d’annonce de décès dans les classes ont profondément évolué depuis vingt ans en raison des résultats des recherches effectuées et de la jurisprudence.

Une annonce réalisée par le chef d’établissement

Les études de suivi permettent de savoir qu’il est essentiel que celui qui annonce soit le chef d’établissement ou son représentant, mais en aucun cas l’enseignant, car les élèves ont besoin de lui dans cette fonction de transmission des apprentissages et perçoivent très tôt qu’il n’est pas dans sa fonction s’il annonce. La dimension du « chef » est structurante, réassurante et indispensable pour restaurer un sentiment de protection pour les enfants et les adultes.

Une annonce basée sur des repères temporels, avec une référence faite au médecin qui constate la mort 

L’annonce doit être factuelle, se baser sur des repères temporels. Les causes de la mort ne peuvent pas être données (même si les médias en parlent), car la famille pourrait poursuivre l’établissement pour violation de la vie privée, surtout si le décès a eu lieu à l’extérieur de l’établissement. Seule l’annonce du décès d’un élève ou d’un enseignant est à être transmettre aux classes concernées ; dans certaines situations, cela ne concernera qu’une classe (par exemple décès d’un élève de sixième en septembre), dans d’autres, plusieurs classes (décès d’un élève de troisième qui a des camarades dans les autres troisièmes ou décès d’un enseignant qui intervient dans plusieurs classes).

Une annonce brève et factuelle, qui suppose une « base de sécurité »

L’annonce est en fait brève, 10-15 minutes et factuelle. Le chef d’établissement rappelle ses fonctions, qu’il est là pour les moments de vie et les épreuves et qu’aujourd’hui il a une nouvelle difficile à annoncer. Cela le positionne dans quelque chose qu’il connaît, réassure les élèves sur le fait qu’il peut être une ressource pour eux et lui permet de se « poser » dans la relation avec les élèves. Après avoir posé cette « base de sécurité », le chef d’établissement peut progressivement avancer sur les modalités d’annonce en énonçant progressivement les faits de contexte et en nommant la victime (prénom pour un enfant, nom de famille pour un adulte) : tel jour, telle heure, telle personne l’a prévenu qu’il s’était passé quelque chose de grave au sujet de X (nom, prénom). Que les secours sont intervenus et que le médecin a indiqué que le cœur de X s’était arrêté et que X était mort. Cette médiation avec la référence au médecin est fondamentale, car c’est lui qui fait le constat du décès. Ensuite le responsable peut proposer, mais jamais imposer, des temps de rituels, des temps d’écoute, selon les attentes et les besoins de chacun.

S’assurer de la réalité du décès

Cela peut paraître évident, mais les faits passés montrent que des erreurs peuvent être commises : avant toute annonce il est impératif de s’assurer de la réalité du décès, sachant que la télévision n’est pas une source d’information sûre à 100%.  Seuls les services de la préfecture peuvent assurer du décès et, dans certains cas (corps très endommagés ou catastrophes naturelles avec disparition), il faut des semaines, voire des mois avant d’avoir une certitude du décès. Dans ces cas-là, le chef d’établissement peut l’expliquer simplement : « nous ne sommes pas surs, et, par respect pour X, nous devons attendre d’être certains de sa mort ».

Penser l’annonce comme un véritable processus 

Il est important de penser l’annonce comme un véritable processus qui ne va pas s’arrêter au moment même de dire le décès. C’est la raison pour laquelle il est important d’anticiper sur les suites de l’annonce et de rester disponible pour chacun, car les effets peuvent être durables.

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