Ouvrir des espaces d’expression autour de la question de la vie, de la fin de vie et de la mort ne saurait être réservé aux seuls épisodes douloureux. A l’école comme à la maison, œuvrer en faveur d’une pédagogie de la mort et de la perte, c’est faire de ces questions un objet d’études et de réflexion, tant elles condensent des enjeux sanitaires, sociaux, civiques et philosophiques majeurs.

L’éclairage de Christine Fawer Caputo, docteure en sciences de l’éducation, professeure associée à la Haute Ecole Pédagogique de Vaud (Suisse), spécialisée dans l’éducation à la perte et dans l’accompagnement du deuil à l’école. Co-auteure de La mort à l’école : annoncer, accueillir, accompagner (De Boeck Supérieur, 2015).

 

Se questionner sur la mort, partie intégrante du processus de maturation de l’enfant

Souvent vécue douloureusement, la mort peut aussi être un objet d’études et de réflexion, car c’est une réalité universelle et incontournable, commune à tous les êtres vivants. Le sujet de la mort apparaît d’ailleurs très tôt dans les interrogations du jeune enfant, et ce type de questionnement est non seulement naturel mais fait également partie de son processus de maturation. Pourtant, nombre d’adultes sont réticents à aborder ce thème, souvent par souci de protéger les enfants et de ne pas créer ce qu’ils pensent être des peurs inutiles. Or, ce que l’enfant craint surtout, c’est la séparation d’avec ceux qu’il aime, la perte de leur affection mais pas la mort en soi. Si peur il y a, elle proviendrait plutôt des réflexions que l’enfant entend dans son cercle familial, car l’adulte peut – souvent inconsciemment – projeter ses propres craintes sur l’enfant. Ce mutisme, ajouté au recul de la mortalité et la privatisation du deuil, contribue à déréaliser la mort pour les jeunes générations. Un silence embarrassé ou des réponses hésitantes, voire fuyantes, peuvent induire que ce sujet est particulièrement terrifiant. Or, l’enfant, même jeune, cherchera des explications et il aura tendance à combler ses lacunes en imaginant des explications souvent bien pires que la réalité, car il est plus angoissé par l’incertitude que par ce qu’il sait. C’est à l’adulte de veiller à ce que ces interrogations ne se transforment pas en inquiétudes, en étant à l’écoute et en y répondant avec une approche adéquate.

Réfléchir à la mort, c’est aussi se préparer à la nature changeante des relations humaines

Si les enfants ont envie et besoin de réfléchir à la mort, c’est aussi parce que, tôt ou tard, ils se confrontent tous à cette réalité, même en dehors d’événements douloureux comme la mort d’un proche : la découverte du cadavre d’un animal – familier ou lors d’une promenade –, la mort dans les dessins animés, dans les jeux vidéos, dans les films, dans les journaux télévisés, etc. Les occasions se révèlent nombreuses. Parler de la mort avec l’enfant en amont d’événements tragiques lui permettrait sans nul doute d’acquérir des connaissances qui pourraient l’aider à mieux gérer un éventuel deuil. Mais ces échanges peuvent aussi aider les enfants à se préparer à la nature changeante des relations humaines. En dehors de la mort, la vie de chaque individu, de sa naissance à son décès, est faite de petites et de grandes pertes, de renoncements nécessaires pour avancer et gagner en maturité et en autonomie. Dès son plus jeune âge, l’enfant se construit et se socialise en intégrant « la capacité à perdre » comme un apprentissage fondamental. En ce sens, parents, éducateurs, enseignants jouent, chacun à leur niveau, un rôle essentiel dans cet apprentissage, car l’interaction verbale avec les adultes de l’entourage est primordiale dans la construction des objets, quels qu’ils soient. À l’inverse, si cet apprentissage n’est pas accompagné par les adultes qui entourent le jeune, alors il le fera par lui-même en recherchant des informations sur d’autres supports, quitte à se mettre en danger, principalement à l’adolescence. On peut se demander si c’est uniquement le rôle de la famille – et des églises –de préparer les (futurs) citoyens à la dernière étape de vie, ou si une telle éducation pourrait aussi faire partie des missions de l’institution scolaire. En effet, l’école n’est pas hors de la vie, mais au contraire devrait « préparer à la vie » … et par là même à la mort.

Eduquer à la mort, c’est avant tout faire la promotion d’une éducation à la santé

Divers enjeux sous-tendent une telle éducation. En premier lieu une éducation à la santé pour réduire les comportements à risque, tant à l’adolescence que durant l’enfance, mais aussi pour prendre soin de sa santé afin d’avoir une bonne qualité de vie. L’éducation à la mort, telle que pensée dans l’éducation à la santé, serait plutôt à définir comme une éducation à la prévention de la mort. Adopter des comportements dangereux peut en effet amener à mourir. En donnant des informations objectives sur les risques et les conséquences négatives de certains comportements (dangereux ou/et agressifs), l’objectif serait de développer des facteurs de protection en amont pour tous les élèves. Mais aussi de repérer ceux qui présentent des critères de risque, pour les aider à développer les ressources nécessaires afin de faire face aux difficultés de la vie, se maintenir en bonne santé et ne pas se mettre inconsidérément en danger.

Un enjeu civique, social et anthropologique

Un second enjeu reposerait sur une éducation à la citoyenneté pour permettre aux élèves d’appréhender le fait que la vie et la mort se définissent mutuellement au niveau cognitif, et pour les amener à réfléchir aux pratiques sociales autour du mourir. Il s’agirait d’acquérir un certain nombre de savoirs essentiels : premièrement de réaliser que la mort est une étape du cycle biologique, commune à tous les êtres vivants, ce qui relève de savoirs établis. Mais, il serait réducteur d’aborder la vie et la mort strictement d’un point de vue biologique sans aborder d’autres dimensions : existentielles, philosophiques, anthropologiques et sociales. Par exemple, la ritualité funéraire liée à chaque religion, ou le renouvellement des générations, qui visent plutôt des savoirs anthropologiques et sociaux. On peut également sensibiliser les élèves sur le fait que la vie et la mort sont mutuellement nécessaires pour se définir l’une l’autre et que parler de la mort, c’est d’abord parler de la vie et de ses enjeux. Ces questionnements d’ordre philosophique visent plutôt un savoir initiatique qui invite à la réflexion, la compréhension et le questionnement sur soi, dans une dimension existentielle. S’interroger sur la mort, c’est aussi s’intéresser à la question de nos origines (d’où est-ce que je viens ?), et bien sûr à celle de l’au-delà (où vais-je aller ?). Passé et avenir sont présents dans les questionnements des humains depuis toujours et sont propres à notre identité d’être vivant, doté de conscience. Mais une éducation à la mort pourrait aussi participer à la construction citoyenne des élèves en amorçant une réflexion sur les pratiques sociales autour du mourir ou sur les attitudes à adopter lors d’un deuil, objectifs principalement liés au vivre-ensemble. En tant que futurs citoyens et porteurs de transmission aux futures générations, les élèves peuvent également être les instigateurs de changements de comportements face à la mort.

Éduquer les élèves à la mort et/ou à la perte permettrait donc de les familiariser à un phénomène biologique, mais aussi universel, social, administratif, historique et sociologique. L’objectif serait de dédramatiser cette dernière étape de la vie, afin d’en amoindrir l’aspect tragique et émotionnel, tout en leur transmettant une certaine culture.

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