Jeux de non-oxygénation, d’agression ou de défi, pratiques d’automutilations ou de scarifications, troubles alimentaires, toxicomanie ou fugues : derrière le terme de « conduites à risque » se trouve une série de conduites disparates dont le trait commun consiste dans l’exposition de soi à une probabilité non négligeable de se blesser ou de mourir, de léser son avenir personnel, ou de mettre sa santé en péril. Que disent ces pratiques du rapport des adolescents à la vie et à la mort ?

Le regard de David Le Breton, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg. Il est l’auteur sur ce thème de : En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie (Métailié, 2007) ; Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre (PUF, 2002) ; La peau et la trace. Sur les blessures de soi (Métailié, 2003) ; Une brève histoire de l’adolescence (Béhar, 2013).

 

Une série de conduites disparates qui mettent en danger les potentialités du jeune

Le terme de conduites à risque, appliqué aux jeunes générations, désigne une série de conduites disparates dont le trait commun consiste dans l’exposition de soi à une probabilité non négligeable de se blesser ou de mourir, de léser son avenir personnel, ou de mettre sa santé en péril : toxicomanie, alcoolisme, vitesse sur la route, tentatives de suicide, troubles alimentaires, fugues, etc. Elles se font parfois dans la discrétion, le silence (errances, troubles alimentaires, refus de soin, automutilations, scarifications, etc.). Elles toujours mettent en danger les potentialités du jeune. Elles altèrent en profondeur ses possibilités d’intégration sociale. La déscolarisation en est parfois une conséquence non moins dramatique. Empruntant des formes variées, les conduites à risque relèvent de l’intention, mais aussi de motivations inconscientes. Certaines, longuement délibérées, inscrites dans la durée, s’instaurent en mode de vie, d’autres marquent un passage à l’acte, ou une tentative unique liée aux circonstances. Toute conduite à risque à son histoire propre et engage des significations multiples parfois difficiles à démêler.

 

Des pratiques qui témoignent d’un manque d’orientation pour exister

Les raisons de mettre son existence en danger sont multiples, elles ne se comprennent qu’à travers une histoire personnelle et l’ambivalence propre à un jeune dans sa relation avec les autres et le monde. Aucune régularité simple et rassurante ne permettent d’un trait de les identifier et aucune recette de les prévenir. Les conduites à risque ont souvent leur origine dans l’abandon, l’indifférence familiale, le sentiment de ne pas compter, mais aussi à l’inverse dans la surprotection. La disqualification de l’autorité paternelle ou l’absence du père revient couramment. Parfois, c’est la violence ou les abus sexuels qui exilent de soi, la mésentente du couple parental, l’hostilité d’un beau-père ou d’une belle-mère dans une famille recomposée. C’est toujours le manque d’orientation pour exister, le sentiment d’absence de limite à cause d’interdits parentaux jamais donnés ou insuffisamment étayés.

 

Des tentatives d’exister plutôt que de mourir

Les conduites à risque ne relèvent absolument pas de la volonté de mourir, elles ne sont pas des formes maladroites de suicides, mais des détours symboliques pour s’assurer de la valeur de son existence, rejeter au plus loin la peur de son insignifiance personnelle. Tentatives d’exister plutôt que de mourir. Quand les assises du sentiment de soi sont encore à vif, fragiles, vulnérables, le corps est le champ de bataille de l’identité. A la fois inéluctable, à soi, racine identitaire, simultanément il effraie par ses changements, les responsabilités qu’il implique envers les autres, la sexualisation, etc. Il est une menace pour le Moi. Pourtant, il est là, à portée de la main en quelque sorte, comme une attache au monde, seule permanence tangible. Et il est l’unique moyen de reprendre possession de son existence. L’ambivalence en fait un objet transitionnel destiné à amortir les coups d’une entrée problématique dans l’âge d’homme. Le jeune le couve et l’écorche, le soigne et le maltraite, il l’aime et le hait avec  une intensité variable liée à son histoire personnelle, et à la capacité de son entourage à faire office ou non de contenant. Quand les limites manquent, le jeune les cherche à la surface de son corps, il se jette symboliquement (et non moins réellement) contre le monde pour établir sa souveraineté personnelle, trancher enfin entre le dehors et le dedans, établir une zone propice entre intérieur et extérieur. Pour faire enfin corps avec soi, prendre chair dans le monde, il faut éprouver ses limites physiques, les mettre en jeu pour les sentir et les apprivoiser afin qu’elles puissent contenir le sentiment d’identité. L’engouement contemporain pour les marques corporelles (tatouages, piercings, etc.) peut aussi être analysé comme une volonté de chercher ses « marques » avec le monde, au plus proche de soi, avec son corps. Pour sauver sa peau, on fait peau neuve.

 

Des souffrances puissantes, mais réversibles

Les souffrances adolescentes surprennent par leur résolution rapide alors qu’elles semblaient aller vers le pire, le même d’ailleurs que l’eau dormante recèle parfois de douloureux réveils pour leurs parents ou leur entourage qui n’avaient pas perçu l’étendue d’une détresse soigneusement dissimulée. Les souffrances adolescentes sont puissantes, mais réversibles. Elles imprègnent des mois ou des années de l’existence en suscitant des conflits, une perte de l’estime de soi, des conduites à risque, une déscolarisation, sur un fond éventuel de dépression, mais dans l’immense majorité des cas elles trouvent une issue favorable. Les pathologies d’un adolescent sont presque toujours réversibles. Ces conduites de jeu avec la mort ou d’altération du corps ne sont nullement des indices de pathologies mentales ou l’annonce d’un pronostic défavorable pour leur avenir. Ce sont plutôt des tentatives de forcer le passage pour exister.

 

Des appels à vivre, qui sont aussi des appels à l’aide

Si ces comportements sont des appels à vivre, ils sont aussi des appels à l’aide. Ils ne doivent pas laisser indifférents et mobilisent les instances de santé publique, les organismes de prévention, les professionnels ou les bénévoles de l’encadrement pour les dissuader ou, si ce n’est pas possible, les accompagner. Ce sont des jeunes en souffrance. La tâche est de les convaincre que leur existence est précieuse, et de les détourner de ces jeux de mort pour les amener au jeu de vivre. Ils sont en quête d’adultes leur donnant le goût de vivre. D’où la nécessité, si possible, d’une prise en charge en termes d’accompagnement ou de psychothérapie, de présence, de conseils, voire simplement d’amitié. Si les conduites à risque sont le signe d’une souffrance, l’enjeu de la prise en charge thérapeutique, de l’accompagnement est de favoriser une autre définition de soi propice, que le jeune redevienne le sujet de son histoire et trouve des solutions différentes, moins dommageables pour son existence.

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