La spiritualité apparaît aujourd’hui comme un « gros mot » pour plusieurs. Peut-être moins gros que celui de « religion » par exemple, mais il n’est pas aisé de l’aborder et encore moins de penser pouvoir l’associer à une éventuelle intervention éducative, dans une école laïque. Et que penser d’associer spiritualité, école laïque et intervention pour accompagner le deuil ? Vous avez dit « danger » ?

L’éclairage de Jacques Cherblanc, docteur en science politique et docteur en sciences des religions, professeur agrégé à l’Unité d’études religieuses, éthique et philosophie de l’Université du Québec à Chicoutimi. Jacques Cherblanc a notamment codirigé l’ouvrage Quand le deuil se complique. Variété des manifestations et modes de gestion des complications du deuil (Presses de l’Université du Québec, 2020).

 

Donner un sens à la perte d’un proche, premier facteur de protection contre un deuil complexe ou prolongé

Plutôt que de « danger », il serait plus juste de parler de « tabou » concernant le rôle de la spiritualité pour faire face au deuil. En effet, la spiritualité est indissociable du sens et le sens est l’élément déterminant pour éviter des complications du deuil. Donner un sens à la perte d’un proche (ou de tout autre objet d’attachement) est en effet, selon le consensus scientifique actuel, le premier facteur de protection contre un deuil complexe ou prolongé.

La religion est un réservoir de sens extrêmement efficace

De nombreuses personnes peuvent trouver du sens dans la religion, pour faire face à la perte d’un proche. Pour beaucoup d’auteurs, c’est d’ailleurs le rôle psychologique principal des religions : donner un sens à ce qui n’en a pas, en particulier la mort. Sa propre mort, celle d’un parent, d’un enfant… La religion est un réservoir de sens extrêmement efficace. Par des récits, des rites et des règles morales, qui sont renforcées par des institutions (avec des prêtres, des rabbins, des imams…), la religion permet de relier la souffrance singulière à l’universalité et à l’éternité de celle-ci. Tant qu’il y aura de la vie, il y aura de la mort et la religion enseigne que tout ceci a un sens, par exemple : apprendre et progresser pour se libérer de la souffrance (bouddhisme, hindouisme, etc.), rencontrer Dieu (judaïsme et christianisme) ou l’adorer (islam). La mort apparaît dès lors pouvoir prendre place dans un ensemble plus vaste et ceci permet de lui donner un sens.

Les rites funéraires religieux sont très utiles pour encadrer la souffrance et permettre de la partager

En outre, les rites funéraires religieux sont très utiles pour encadrer la souffrance et permettre de la partager (de la communiquer et de la répartir en quelque sorte). La religion est donc un facteur de protection majeur contre les complications du deuil. Et il est possible de donner une place à la religion dans l’école laïque. Nous le verrons plus loin. Toutefois, dans ses récits comme dans ses pratiques, la religion apparaît souvent peu adaptée aux jeunes enfants. Il est par exemple courant de ne pas donner une place à ceux-ci lors des funérailles. Mais dès l’adolescence, il semble bien que la religion soit très positive pour faciliter le deuil.

Chacun a une spiritualité personnelle, d’inspiration religieuse ou laïque

Mais pour les autres ? Celles et ceux, religieux ou non, pour qui la religion ne fait pas sens face à la perte ? Pour les enfants, les jeunes et les adultes pour qui le réservoir de sens des religions est inadéquat, le sens n’est pas donné : il doit être construit. La plupart d’entre nous ne partons pas de zéro pour mettre en sens la mort d’un proche. Nous avons en effet en nous, sauf exceptions, un sens à la vie, ce qu’on peut appeler une spiritualité personnelle, qui peut être d’inspiration religieuse ou laïque (notre « rapport à l’absolu, l’infini ou l’éternité », comme le résume A. Comte-Sponville[1]). Cette spiritualité fonde notre rapport au monde et peut être investiguée par une réponse à la question : pourquoi suis-je (toujours) en vie ? Ou plus prosaïquement : pour quelle raison fondamentale est-ce que je me lève chaque matin ? La spiritualité, dans ce sens, est propre à chacun et peut prendre une grande quantité de formes et de contenus.

La spiritualité peut être découverte dans l’interprétation de ce que ce décès va amener les jeunes à faire de leur vie

Avec les enfants et les adolescents endeuillés, cette spiritualité peut être découverte justement dans l’interprétation qu’ils donnent à la mort de leur proche disparu, mais aussi – et peut-être surtout – dans ce que ce décès va les amener à faire de leur vie. Par exemple, un jeune garçon croit que sa mère, tragiquement décédée, le regarde « de là où elle est » et qu’il va désormais tout faire pour qu’elle soit fière de lui. Ou encore une adolescente qui a perdu son père des suites d’une longue maladie déclare ressentir sa présence en elle et qu’elle va s’efforcer de réaliser « son rêve à lui, avec lui », soit de courir le marathon de Boston. Ainsi, la mort peut donner un sens, être source d’espoir et de croissance. La spiritualité peut donc faciliter le deuil, d’une part parce que les croyances personnelles donnent un sens à la mort, d’autre part parce que la mort va constituer une expérience spirituelle de laquelle un nouveau sens à la vie va émerger.

La laïcité de l’École française n’empêche pas la reconnaissance de la spiritualité et de la religion des élèves

La laïcité couvre un large spectre d’attitudes possibles envers le fait religieux et la spiritualité. Sur un extrême, nous aurions une conception « fermée » de la laïcité, ayant pour idéal une absence de toute manifestation de religions dans l’espace public. À l’autre extrême, nous aurions une conception « ouverte » donnant une place égale et réelle à toute forme de croyances et de pratiques dans l’espace public. Selon les époques, l’École française s’est trouvée sur différents points entre ces deux extrêmes. Disons qu’aujourd’hui, la réalité scolaire est complexe et varie beaucoup selon les régions, les milieux et les cadres législatifs et réglementaires. Toujours est-il que, fondamentalement, c’est-à-dire dans ses principes, la laïcité de l’École française n’empêche pas la reconnaissance de la spiritualité et de la religion des élèves. Comme l’indiquait le ministre de l’Éducation nationale lors de la présentation de la Charte de la laïcité à l’École :

« La laïcité doit être comprise comme une valeur positive d’émancipation et non pas comme une contrainte qui viendrait limiter les libertés individuelles. Elle n’est jamais dirigée contre des individus ou des religions, mais elle garantit l’égal traitement de tous les élèves et l’égale dignité de tous les citoyens. Elle est l’une des conditions essentielles du respect mutuel et de la fraternité. » – Vincent Peillon (2013)

La prise en compte laïque de la spiritualité et de la religion pour accompagner le deuil

Selon votre rôle dans l’école, selon les finalités recherchées et selon le lien des élèves avec la personne décédée, la prise en compte de la spiritualité ou de la religion peut évidemment prendre différentes formes. Nous n’en nommerons que deux ici : une concernant la religion et l’autre la spiritualité.

Considérer les croyances et les rites religieux éventuellement suivis par l’élève endeuillé pour comprendre son vécu et éventuellement adapter ses attentes

Tout d’abord, il apparaît tout-à-fait opportun et dans la mission « classique » de l’enseignant que celui-ci considère les croyances et les rites religieux éventuellement suivis par l’élève endeuillé pour comprendre son vécu et éventuellement adapter ses attentes envers lui. En outre, il peut être pertinent, dans une perspective d’enseignement culturel du fait religieux, de présenter aux élèves certains éléments culturels autour de la mort et du deuil dans la tradition religieuse concernée. Ceci aura aussi pour effet de limiter les incompréhensions concernant certains comportements de l’élève endeuillé (sorties limitées, tristesse ou joie affichée, gestes apparemment compulsifs, choix de vêtements, etc.).

Une attention devrait être portée à ne pas centrer l’attention sur l’élève, mais à présenter ce contenu de façon générale et ouverte. En effet, chaque membre d’une tradition religieuse a une pratique particulière et il est donc inadéquat de présenter une seule bonne et véritable façon de vivre le deuil selon telle ou telle tradition.

Favoriser des actions permettant la mise en sens d’un décès pour les élèves

Ensuite, au même titre que la mort d’un proche peut permettre à l’individu de grandir, celle d’un élève religieux ou de l’un de ses proches peut permettre aux autres élèves d’en apprendre plus sur eux-mêmes et sur les autres. Ainsi, si le décès constitue une crise traumatique pour des élèves, il ne faut pas négliger la possible croissance post-traumatique qui peut émerger. À vrai dire, celle-ci devrait même être alimentée d’actions permettant la mise en sens pour les élèves. Dernièrement par exemple, alors qu’une élève de 19 ans est décédée des suites d’une overdose lors d’une fête, certains amis de la classe, très proches, ont initié la création de courtes capsules vidéo pour la plateforme TikTok, avec comme motivation : « Plus jamais ça ». Certains enseignants et animateurs appuient le projet, celui-ci permettant de transformer la mort en une source de mobilisation sociale et communautaire signifiante. Ceci constitue assurément une forme de rituel reposant en partie sur cette expérience spirituelle du tout-autre qu’est le surgissement de la mort chez les enfants et les adolescents : expérience de l’infini, de l’absolu et de l’éternité.

Quelques considérations finales

Cette brève introduction aux enjeux entourant la prise en compte de la spiritualité et de la religion dans l’accompagnement au deuil en milieu scolaire peut finalement se résumer à ceci :

  • Les intervenants scolaires ont le devoir de tout faire pour que la mort ne prenne pas toute la place et que la vie puisse l’emporter pour chaque élève.
  • La spiritualité – au sein ou au dehors des religions – est une source majeure de protection contre les complications du deuil.
  • La religion est un fait social et culturel et à ce titre peut être enseignée dans un cadre laïque, pour faciliter la reconnaissance de l’élève endeuillé, éviter les incompréhensions et l’accompagner à partir de ses repères à lui.
  • La mort peut être source de croissance spirituelle pour les élèves, c’est-à-dire qu’elle peut devenir une expérience de mise en sens mobilisatrice qui transcende le groupe ; et ceci peut être encouragé par les intervenants scolaires.

Ne pas considérer la spiritualité et la religion dans les interventions éducatives est donc une erreur, certes compréhensible dans le climat de méfiance actuel envers le religieux. Mais l’école devrait être le lieu au sein duquel on vise à apprendre et à comprendre, surtout lorsque les bienfaits de cette prise en compte sont attestés par la science.

[1] Comte-Sponville, A. (2006). L’esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans dieu. Paris : Albin Michel, p. 145.

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