Pourquoi n’est-il pas forcément opportun de remplacer ipso facto un doudou perdu par un enfant ? Parce que l’apprentissage de la perte est un organisateur du développement humain et permet à l’enfant de se préparer à des épisodes de la vie où irréversiblement, il devra renoncer à l’attachement, à l’amour d’autrui. C’est à travers la nature de ses premiers attachements que celui-ci développe une forme d’aptitude à aimer et à perdre sans détruire…

L’éclairage de Marie-Frédérique Bacqué, professeure des universités en psychopathologie clinique à Strasbourg, directrice du Centre international des études sur la mort et rédactrice en chef de la revue « Études sur la mort ».

 

L’apprentissage de la perte est un organisateur du développement humain

Au même titre que le sourire apprend au petit enfant à mettre en place des interactions gratifiantes avec son entourage, de même que le non permet à l’enfant de tester les contours de son identité, l’apprentissage de la perte permet à l’enfant de se préparer à des épisodes de la vie où irréversiblement, il devra renoncer à l’attachement, à l’amour d’autrui.

Les débuts de l’apprentissage de la perte suivent de très près les besoins de l’enfant

Les débuts de l’apprentissage de la perte suivent de très près les besoins de l’enfant. Nous sommes des êtres d’attachement. Pourquoi ? Nos capacités de défense sont faibles : notre corps est nu, nous n’avons ni griffes, ni dents aiguës. Notre seul recours est donc le groupe humain. C’est ce groupe qui a permis aux premiers hominidés de se liguer pour attraper de gros animaux et se développer grâce à une alimentation carnée. Ce groupe a pu également se scinder en sous équipes qui ont pu défendre leur habitat puis un territoire. Pendant la chasse, les petits humains étaient sous bonne garde. S’ils n’avaient pas été fortement attachés à leurs parents, ils auraient pu leur échapper et rencontrer des prédateurs.

Le pendant de cet attachement est notre sensibilité à la perte

Le pendant de cet attachement est notre sensibilité à la perte. Le deuil est un phénomène que connaissent tous les humains, mais qui est plus ou moins exprimé par eux.

Une relation d’objet équilibrée ou normalo-névrotique permet d’investir l’autre comme une personne singulière, unique et respectable

Les tout petits jubilent quand ils retrouvent un jouet caché. Sigmund Freud a constaté que son petit-fils « s’entraînait » littéralement au jeu du « caché-trouvé ». En éloignant puis en ramenant une petite toupie vers lui et en l’accompagnement de vocalisations simples ; « Fort » (loin), puis « Da » (ici), l’enfant s’auto-apprenait à tolérer l’éloignement de son jouet.

Donald Woods Winnicott a observé puis théorisé la notion d’« objet transitionnel », montrant que pour se séparer de sa mère ou de son premier objet d’attachement, l’enfant pouvait investir affectivement un objet imprégné de l’odeur maternelle et accompagné ainsi, être capable d’investir le monde extérieur. Cette période de transition avec un objet issu du giron maternel est aussi celle à l’origine de la formation de la « relation d’objet ». Une relation d’objet équilibrée ou normalo-névrotique permet à un enfant ou un adulte d’investir l’autre comme une personne singulière, unique et respectable. Chaque protagoniste restera indépendant et susceptible de quitter l’autre sans provoquer de crise de détresse durable, comme dans le deuil normal.

Une constitution précoce de l’expérience d’attachement

Plus tard, des études menées sur l’attachement (John Bowlby, Elisabeth Ainsworth) ont montré que les enfants constituaient très tôt leur expérience d’attachement avec des qualités variables comme sécure, ambivalent, insécure.

La nature des premiers attachements détermine la construction de la personnalité

Les enfants rencontrent souvent les séparations. Lors du sevrage, concomitant de la reprise du travail maternel, lors du passage à l’école, lors des absences des parents. De nombreux petits deuils du quotidien vont jalonner la vie du petit enfant. À chaque fois, ce seront de nouvelles remises en question, dans cet esprit encore naïf : trop aimant ? Pas assez aimé ? L’enfant se révolte si on lui enlève ses objets, il peut aussi se déprimer.

L’amour premier restera profondément ancré chez l’enfant et les objets de substitution l’aideront à reprendre sa croissance

Ainsi le moment d’une perte, s’il n’a pas été préparé, peut conduire l’enfant à un état de débâcle ou d’abandon de soi. Ces situations rares ont été décrites lors de séparations brutales parents-enfants pendant les guerres ou les génocides. L’enfant peut aussi trouver un investissement de substitution et s’aider d’une personne (et parfois même d’un animal) qui acceptera d’être l’objet de son amour. Dans ces conditions, l’amour premier restera profondément ancré chez l’enfant, et les objets de substitution l’aideront à reprendre sa croissance. Cependant, une perte précoce d’un parent avant l’âge de onze ans prédisposera l’enfant à la dépression, c’est-à-dire à l’inaptitude à un processus de deuil qui mène à la reconstruction.

Nature des premiers attachements, aptitude à aimer

Si les attachements ont été sécures dans la première enfance, le jeune pourra développer sa capacité à aimer et à perdre sans détruire l’autre. Les acteurs de violences, en particulier conjugale, sont souvent des adultes qui n’ont pas pu construire leurs premiers liens d’attachement avec justesse. La moindre menace sur le couple, particulièrement lors de la première grossesse de la femme qui introduit un tiers avec leur futur bébé, est vécue comme une perte de la toute-puissance de l’homme.

Soigner les attachements grâce à une projection de soi saine dans le futur être mis au monde

Les deuils de la vie dépendent donc de l’aptitude à la perte issue directement des premiers attachements. Ces premiers attachements doivent être particulièrement soignés grâce à des connaissances transmises aux parents par leurs propres parents, mais aussi grâce à un clair désir des parents et une projection de soi saine dans le futur être mis au monde.

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