Chaque deuil est particulier… et singulier pour chacun des membres de la famille. On peut schématiser en disant qu’il existe différents types de deuil périnatal, selon qu’il s’agit d’une mort brutale ou d’une mort attendue et selon qu’il y a eu un temps de vie du bébé permettant une rencontre en urgence.

L’éclairage du Dr Pierre Bétrémieux, pédiatre, service de Néonatologie, Centre hospitalier universitaire de Rennes, et du Dr Françoise Molénat, pédopsychiatre.

 

 

 

Une mort brutale à annoncer

Dans les situations de mort in utero, la mort est brutale et inattendue : on trouve rarement une explication médicale rationnelle. Chacun est victime d’une sidération initiale face à ce drame qui vient interrompre brutalement le rêve d’une naissance heureuse. Si la fratrie a déjà reçu des explications de la part des parents pendant la grossesse, il est probablement plus facile de parler aussi de la mort du bébé. Dans ce contexte, la fratrie n’a parfois pas connu réellement le bébé disparu. Les frères et sœurs ont vu le ventre de leur maman grossir, ils ont senti le bébé en posant la main sur le ventre de leur mère. Parfois la fratrie n’en connait que ce que les parents lui en ont dit : il y a donc un rôle majeur de la parole parentale, avec un possible relais par la parole médicale et soignante. De tels évènements, aussi douloureux soient-ils, sont l’occasion de parler de la mort donc de la vie.

Le discours des adultes va s’adapter aux âges des enfants composant la fratrie. Les adultes peuvent se sentir particulièrement désorientés face aux explications à donner aux jeunes enfants, en particulier avant 5-6 ans, l’âge auquel l’idée de la mort devient plus concrète et plus accessible à la parole. Le petit enfant perçoit très précocement la notion de mort. Elle s’est constituée, par exemple, autour de la rencontre de petits animaux morts ou lors de la lecture de contes où le méchant meurt à la fin. L’enfant est moins marqué par la réalité de la « mort » que par les émotions qui habitent son entourage. Bien qu’il soit difficile aux adultes d’évoquer la question, le silence est à éviter à tout prix parce qu’il amène l’enfant à créer des scénarios pour trouver une cohérence dans ce qu’il perçoit de son environnement proche, au risque de se mettre au centre (en cause parfois) de la tristesse des adultes. Aussi des explications simples incluant le terme « mort » sont-elles préférables aux euphémismes (disparu, parti au ciel, avec les anges, etc.).

Par ailleurs, au fur et à mesure que ce petit enfant grandira, les parents et/ou la fratrie auront l’occasion de reparler avec lui de l’enfant décédé qui prendra une réalité différente au fil du temps, avec des mots graduellement adaptés à son âge.

Exprimer ses émotions

Certains parents craignent de « traumatiser » la fratrie en pleurant, pourtant les enfants comprennent très tôt que si l’on souffre, on pleure, et ils ressentent de toute manière la tristesse parentale. Cette tristesse est légitime et quelque part rassurante pour la fratrie, car pour les tout-petits, si l’on ne pleure pas, c’est que l’on « n’a pas mal ».

Se sentir impuissant à consoler des parents (ou grands-parents) noyés dans leur chagrin est également une épreuve pour l’enfant. Parler à l’enfant du monde professionnel qui a entouré ses parents et le bébé, qui a partagé leur peine, qui a pris soin du corps de l’enfant vivant et décédé, parler des médecins qui ont aidé le bébé à sortir du ventre de sa maman s’il était mort in utero, ou qui l’ont soigné vivant encore pour qu’il ne souffre pas et vive bien ses quelques jours/semaines et parfois mois, sont des clés pour soulager le sentiment d’impuissance de l’enfant.

C’est une manière d’aider l’enfant à percevoir la notion de collectif : il arrive que la vie soit très courte mais elle garde toute sa valeur, dans la tête des parents, dans la tête de ceux qui les ont entourés et soignés. Pour les enfants très jeunes ou moins jeunes, une fois réfléchie la question de voir ou non le corps de l’enfant décédé en fonction de chaque situation, garder la possibilité de voir un jour les lieux où l’on a pris soin de lui et de ses parents peut être utile pour l’enfant qui prend la mesure à la fois de la mort bornant la vie de manière variable, et de la vie qui continue dans la dimension collective. Ils prennent conscience que leurs parents n’ont pas été seuls dans la peine : ce qui libère l’enfant et l’ouvre à la dimension collective nécessaire lorsqu’il s’agit de naissance ou de mort. L’expérience des consultations d’enfants troublés dans leur comportement auprès d’une mère ou d’un père déprimé(e), montre combien le fait d’entendre ce parent, lui-même écouté avec empathie par le consultant, produit des effets souvent immédiats.

Permettre à l’enfant de poser ses questions, en lui offrant les mots simples de la réalité vécue, quel que soit son âge est essentiel. Les dates anniversaires, qui peuvent réactiver la souffrance parentale, sont aussi des occasions de reparler de la tristesse et de l’enfant perdu.

Il faut bien préciser que le(s) enfant(s) ont besoin de s’assurer que le bébé décédé n’a pas souffert, que l’on a pris soin de lui. La fratrie a besoin également de savoir que la mère a été accompagnée, le père aussi selon les cas, que leurs émotions ont pu être accueillies ; tous ces éléments protègent l’enfant de la sensation d’abandon (mort, absence, abandon étant proches dans l’esprit de l’enfant jeune), mais aussi, là encore, d’un sentiment d’impuissance délétère chargé de culpabilité.

Ce sont les mots et le partage qui permettent à l’enfant de se sentir vivant, et de garder toute sa valeur auprès de parents envahis de chagrin.

Chez l’adolescent(e)

Le chagrin des parents peut entraver un processus d’autonomisation éventuellement traversé d’agressivité. Là encore, il aura besoin de sentir son propre chemin respecté, et que ses parents n’attendent pas de lui qu’il partage leur chagrin. Il n’est pas à la même place et le deuil ne vient pas toucher les racines de son désir comme celui des parents. Pour les filles les questions peuvent être particulières : sur le corps, la grossesse, perdre un enfant que l’on a porté, que devient-il, etc.

Dans tous ces cas de figure, le pédiatre, le médecin généraliste s’il y est formé, jouent un rôle précis : un rôle de tiers entre parents et enfant, fournissant une attention, des explications concrètes éventuellement. Dans les cas compliqués, en particulier si les parents sont trop envahis pour dire les mots justes, on pourra proposer à l’enfant de revoir un(e) des soignants concernés qui expliquera, dessin à l’appui, ce qui a causé le décès, comment on s’est occupé de l’enfant, bref l’humaniser. Il peut même valider les sentiments qui traversent les parents, au titre de l’expérience acquise avec d’autres parents. Il est toujours aidant pour un enfant d’éprouver qu’il n’est pas seul à vivre cette épreuve familiale, que d’autres enfants ont traversé ce chemin.