« Un bébé tout seul, ça n’existe pas », disait Winnicott. Cette assertion que nous faisons nôtre, permet de souligner la nécessité, lorsque l’on souhaite accompagner un bébé qui a perdu un proche, de prendre en considération ses « porteurs affectifs », celles et ceux qui s’occupent de lui au quotidien. Il est nécessaire d’accompagner ces personnes qui vivent, elles aussi, le traumatisme de la perte, afin qu’elles puissent à leur tour accompagner le bébé.

L’éclairage de Célia Cristia, psychologue clinicienne, docteure en psychopathologie et en psychologie clinique, et de Florence Etourneau, psychologue clinicienne de l’Équipe Régionale Ressource de Soins Palliatifs Pédiatriques du Centre Val de Loire (Pallience, Tours).

 

Comment le nourrisson vit-il la mort d’un proche ?

Le nourrisson est un être à considérer comme ne disposant pas encore d’une fonction psychique autonome : il est psychiquement et affectivement complètement dépendant de l’autre pour exister. Il n’a pas encore conscience d’être un sujet autonome, il n’a pas encore les moyens d’élaborer une distinction entre lui et les autres, entre son monde interne et le monde extérieur. Par ailleurs, son développement cognitif ne lui permet pas de concevoir la mort, notamment dans son caractère irréversible.

S’il n’a donc pas les moyens de « comprendre » la situation qu’il est en train de vivre lorsqu’il perd un proche, il est en revanche particulièrement sensible à l’ambiance émotionnelle et il ressent lui-même des émotions qu’il ne peut ni identifier ni symboliser. Le bébé n’a pas accès aux moyens d’expression et de représentation tels que le langage articulé, le dessin, le jeu symbolique ou la mise en scène. C’est par son corps qu’il va exprimer ses émotions : attitudes, postures, mimiques, pleurs, etc. Par exemple, des pleurs continus ou au contraire une absence de pleurs désarmante, une agitation constante ou bien un retrait dans le sommeil, des tensions corporelles, une modification dans les interactions aux autres, etc. Cela peut aussi se traduire, comme chez l’adulte, par des manifestations physiologiques : des maladies à répétition, des otites, de l’eczéma, etc. Il a donc besoin, pour contenir et comprendre ses émotions, d’un adulte qui fait fonction de porteur affectif (W. Bion parle de « figure d’attachement premier »). La ou les personnes qui s’en occupent le plus régulièrement permettent au bébé d’éprouver un sentiment de continuité de la réalité extérieure. Si le nourrisson perd brutalement une de ses figures d’attachement principales, le risque est grand pour lui, de perdre aussi ce sentiment de continuité qui sert de base psychique au sentiment d’exister.

Les différents deuils du bébé

La situation est probablement différente pour le nouveau-né ou le bébé qui a perdu un parent in utéro et pour le nourrisson qui a déjà développé des relations avec ses parents. Dans les deux premiers cas de figure, l’enfant perd un parent, mais les répercussions de cette perte sont plutôt à considérer du côté de l’entourage, de ceux qui vont s’occuper de l’enfant. Ceux-ci vont avoir la tâche de faire vivre en quelque sorte le parent disparu en parlant de lui, en faisant le lien entre lui et le bébé, en nommant leurs émotions liées à la perte mais aussi avec les souvenirs.

Le bébé dont le parent décédé s’est occupé pendant quelques semaines, quelques mois, va être directement impacté par le manque, la perte des repères et des routines relationnelles. Une présence physique substitutive est nécessaire. Elle ne remplacera pas le parent absent qui a ses propres caractéristiques, relationnelles, affectives, sensorielles. Mais elle permettra de proposer un espace psychique et physique contenant, structurant et rassurant en maintenant le rythme de vie et les routines du bébé.

S’il s’agit de la perte d’un frère ou d’une sœur, le manque dépendra des relations que le bébé entretenait avec ce ou cette dernier.e , de sa présence auprès de lui. De surcroît, le décès d’un membre de la fratrie impacte aussi l’entourage, en premier lieu les parents, qui risquent de se trouver en difficulté, plus ou moins transitoire, pour continuer à s’occuper de ce bébé. Il faudra alors être vigilant au maintien d’une cohésion familiale.

Comment accompagner ces situations de deuil ?

Dans toutes ces situations de deuil vécues par un bébé, il s’agit alors pour les adultes qui l’entourent, les personnes affectivement investies dans l’éducation de l’enfant, de le conforter dans son statut de sujet, acteur de son histoire.

Cela peut se traduire par le fait de nommer les émotions qu’ils perçoivent chez ce dernier et d’en proposer une interprétation, en laissant entendre que celle-ci est une suggestion et non une vérité absolue. On peut par exemple dire « je pense que tu es triste et peut-être que ta maman te manque ». Cette manière prudente de formuler les choses permet de signifier ce que l’on perçoit chez le bébé et de suggérer des hypothèses possibles, tout en lui laissant la place de faire lui-même le lien avec ce qu’il vit. En invitant le bébé à donner sa propre interprétation de ses émotions, on le reconnaît en tant que sujet qui, seul, sait ce qu’il éprouve. On évite aussi de n’interpréter ses émotions qu’à travers le prisme du deuil. En effet, le bébé traverse d’autres expériences que celles liées à la perte et réduire sa vie affective et émotionnelle à cette épreuve risquerait de l’enfermer dans une forme d’injonction à porter ce deuil.

Enfin, accompagner un bébé lors de la perte d’un proche, c’est lui donner les moyens de s’inscrire dans le récit familial. Tenir un discours sur l’absent, raconter des histoires sur celui-ci (ce qu’il faisait, ce qu’il était) mais aussi des histoires qui relient le bébé à la personne décédée (leurs relations, leurs ressemblances, ce qu’ils ont vécu ensemble, etc.), lui permettra d’intégrer très tôt cette personne dans sa vie psychique et de prendre lui-même sa place dans le système familial. En bref, de se réapproprier son histoire, en intégrant ce deuil dans une dynamique de vie.

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