Le deuil est un état de fragilité tant qu’il n’est pas « cicatrisé », c’est-à-dire tant que la personne n’a pas pu placer le défunt à sa juste place dans son cœur, son intelligence et dans sa cosmologie (où est désormais le défunt). Cela peut prendre de nombreux mois, voire des années, d’autant que l’enfant devenant adolescent puis jeune adulte aura à se réapproprier l’être défunt avec sa nouvelle manière de comprendre le monde du fait de son âge. Quel rôle joue l’entourage dans ces dynamiques ? 

L’éclairage de Dr. Alain de Broca, neuro-pédiatre, pédiatre du développement et philosophe, Sophie Debon, puéricultrice, Virginie Peret, infirmière, Fanny Renard, psychologue et Thérèse Tinot, puéricultrice, de l’Equipe Ressource Régionale Soins palliatifs Pédiatriques de Picardie (CHU Amiens).

 

Dans une situation de deuil, on comprend facilement que la famille soit fondamentale tout comme les pairs, les copains, la « maitresse », le club de sport ou de musique, l’église, etc. Ne pas vouloir tout cacher, tout évincer sans pour autant vouloir à tout prix que puisqu’il est endeuillé, il faudrait qu’il soit triste à tout moment.

Vis-à-vis des pairs, le jeune est souvent très prude

L’enfant ou l’adolescent est souvent très prude face à cette question de la mort vis-à-vis de ses pairs. Mais il peut avoir envie d’en parler à l’un ou l’autre surtout quand il voit que ses parents ne veulent pas évoquer le sujet.

En classe, des réactions ambivalentes et qui peuvent beaucoup varier d’un jour à l’autre

Le deuil d’un enfant dans une classe est parfois mal compris. Il faudrait qu’il soit comme l’adulte le pense. Or les enfants nous étonnent ! Ils peuvent avoir des comportements différents d’un jour à l’autre soit parce qu’ils pensent au défunt, soit parce qu’ils dorment mal, soit parce qu’ils ont des somatisations, soit parce qu’ils ont envie d’être gais et heureux tout simplement.

En classe, si les adultes octroient une attention particulière, plus importante, à un jeune endeuillé, on peut constater que d’autres enfants de la classe en deviennent jaloux et présentent à leur tour de l’agressivité. Car certains enfants de la classe sont aussi en deuil (ce que l’on ne sait pas toujours) et ne reçoivent pas autant attention, ce qu’ils ne comprennent pas. D’autres ont aussi été bouleversés par une situation dramatique mais leur revendication est différente. On l’a vu avec les réactions de certains face aux demandes de minute de silence pour honorer un défunt. Les copains peuvent ne pas se sentir du tout concerné voire être presque « content » de la souffrance d’autrui. Le monde de la classe n’est pas toujours simple.

 

On le voit aussi à travers les réseaux sociaux, les blogs, les SMS aujourd’hui. Tout y est, le meilleur comme le pire. Les mots gentils, affectueux comme des mots qui harcèlent et parfois, cela se met en place quand un deuil survient chez l’un d’eux.

A l’adolescence, des dynamiques complexes à l’heure où l’on oscille entre singularité et uniformité

Le groupe d’adolescent est toujours un lieu important, pour se fondre dans la masse tout en essayant de montrer sa singularité. S’habiller tous pareils, avoir le même smartphone mais en même temps être « soi ». Pas simple quand l’un du groupe vient de perdre un parent, un frère-sœur. Comment être soi quand on est si bouleversé intérieurement et qu’il faut continuer à être fort comme le groupe le demande.

Pour les adultes, être en veille, ni intrusifs, ni indifférents

Le conseil le plus important et finalement simple est que les adultes notamment tiers soient toujours en veille, c’est à dire ni intrusifs ni indifférents. Ne pas avoir peur de parler de la mort demande à l’adulte d’avoir aussi travaillé ses propres deuils et avoir un peu pris du recul sur sa vie. Parler en classe de la mort, parler de la souffrance des survivants, c’est plus que montrer un film sur le sujet. C’est en humanité souffrir ensemble, c’est à dire oser parler entre humain (et pas en fiction) de ce qui est important au fond de chacun.

Au sein de la cellule familiale, des dynamiques complexes qui peuvent mettre le deuil en retrait 

Vivre le deuil d’un parent entre frères et sœurs n’est pas aisé car, comme cela est évident, chacun va vivre la perte du parent à sa manière. Là encore, un des enfants qui avait un lien très particulier avec le défunt sera effondré, quand l’autre pourrait être content car il était jaloux de la relation du premier… Les groupes d’enfants et adolescents endeuillés peuvent alors être des espaces importants ; par des dessins, des jeux de rôles, des jeux d’écritures, les jeunes pourront être à même d’exprimer tout cela en étant encadrés par des professionnels de l’accompagnement du deuil (associatifs ou autres). Ces espaces sont d’autant plus importants qu’il est souvent bien difficile d’en parler à la maison.

Quand un parent décède, la structure familiale va être complétement bouleversée et cela va modifier tous les équilibres, sans compter les bouleversements financiers, avec les changements de lieu de vie donc changements d’école qui peuvent s’imposer. Le deuil de l’être défunt sera parfois mis en retrait car tous ces bouleversements vont complètement obnubiler l’enfant. Il faudra doucement parler de tout cela pour aider l’enfant à ne pas tout mélanger.

Dr. Alain de Broca est responsable du DU « Deuils et endeuillés », proposé par l’Espace de Réflexion Éthique Régional des Hauts-de France et l’Université de Picardie Jules Verne, qui existe depuis 1994 et où intervient son équipe.

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