A l’instar de la retransmission en direct, via des plateformes de visioconférence, de cérémonies de funérailles, diverses pratiques sont apparues avec la crise de la Covid-19 et participent à renouveler les usages des vivants vis-à-vis des morts. Les vivants n’ont toutefois pas attendu la crise actuelle pour se saisir des modalités offertes par le net. Plutôt qu’une rupture, ces usages semblent s’inscrire dans la continuité des pratiques traditionnelles du deuil, qu’ils viennent nourrir, compléter et enrichir.

L’éclairage de Martin Julier-Costes, socio-anthropologue, spécialiste du traitement social de la mort et des morts, et co-auteur de La mort à l’école. Annoncer, accueillir et accompagner (De Boeck, 2015)

 

Une multiplicité de pratiques et d’usages de la part des vivants vis-à-vis des morts et du deuil

L’univers du numérique est vaste et recèle une multiplicité de pratiques et d’usages de la part des vivants vis-à-vis des morts et du deuil. Il est difficile d’en faire un inventaire exhaustif, mais le virus de la Covid-19 a mis en exergue des initiatives telles que les funérailles en ligne avec l’utilisation d’une application telle que Zoom, ou FaceTime dans des situations de fin de vie. Des groupes de parole, comme les apéros de la mort[1], ont été adaptés et se déroulent en distanciel. Depuis plusieurs années, le sujet du deuil périnatal a notamment gagné en visibilité dans l’espace public grâce aux RSN, via Instagram ou des podcast. Ces usages rappellent les vidéos, souvent postées par des mères, sur YouTube ou Dailymotion, adressées à leur « petites anges » et font échos aux nombreux forums sur le(s) deuil(s). Idem, avant que Facebook ne propose de transformer les profils en mémorial, le site Mydeathspace.com proposait déjà de localiser les décès aux E.U. sur une interface numérique. À la suite des attentats de Paris en 2015, le quotidien Le Monde a créé un mémorial en ligne, initiative réapparue en 2020 aux États-Unis, en Angleterre ou encore en Suisse.

Les photos des défunts peuplent également les espaces numériques, rappelant aux vivants qu’ils sont bien présents

Les photos des défunts peuplent également les espaces numériques (via les RSN, les sites Internet dédiés, les cimetières virtuels, les archives des smartphones, etc.) et rappellent que les morts sont présents dans les lieux fréquentés par les vivants. Ces derniers se baladent avec leurs défunts dans leur poche, « accessibles » en un clic, via le cloud. Nombreux sont les joueurs qui se recueillent auprès d’une stèle, d’une tombe ou assistent à des funérailles avec leurs avatars dans des jeux en ligne tels que WOW ou Eve Online. Plus médiatisé, un jeu vidéo a été utilisé comme un « instrument du deuil » en proposant à une mère d’y retrouver sa fille décédée à l’âge de 7 ans. Enfin, les hologrammes, mais aussi les possibilités fournies par l’intelligence artificielle font de l’anthologie Black Mirror une série anticipatrice tout à fait crédible pour décrire notre réalité en matière de deuil numérique.

Des usages numériques qui viennent compléter, nourrir et inspirer les pratiques traditionnelles

Ces pratiques et usages vis-à-vis des morts et du deuil ne remplacent cependant en rien les pratiques plus classiques ou traditionnelles : au contraire elles les complètent, elles les nourrissent et s’en inspirent. Internet et les espaces numériques participent donc à rendre plus visible les relations entre les vivants et les morts, en créant un système de relations dans lequel il s’agit de maintenir et de redéfinir leurs liens réciproques.

Pour approfondir, retrouvez ci-dessous les contributions de :

> Martin Julier-Costes, socio-anthropologue, décrypte les multiples usages par lesquels jeunes et moins jeunes ont recours au numérique pour exprimer leur chagrin, se soutenir et cultiver un lien symbolique avec la personne défunte : « sur ce nouvel espace, on retrouve en effet les « recettes ancestrales » du processus de deuil : parler des morts, les célébrer et les mettre en scène, se recueillir et échanger, essayer de garder des traces des défunts. »

> Hélène Bourdeloie, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, qui analyse comment les dispositifs socio-numériques reconfigurent tout autant notre communication avec les morts que notre rapport au deuil. Toute l’ambiguïté réside selon elle dans le fait que « sur le net, la mort est rendue plus visible, plus instantanée, plus furtive, mais aussi plus intemporelle et éternelle car les traces restent. »

[1] Crettaz Bernard, Cafés mortels, Sortir la mort du silence, Genève, Labor et Fides, 2010, 129 p.

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