Sujet rarement évoqué, le suicide de l’enfant âgé de 5 à 11 ans constitue toutefois une réalité, qui concernerait près d’une centaine d’enfants par an selon les experts, ainsi que l’a mis en avant un rapport de 2012 du neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Derrière ces actes se cache une réalité multifactorielle et un ensemble de déchirures souvent invisibles du regard des adultes, qui pousse les enfants à ce qu’ils appréhendent comme une volonté de renaître sans le poids de la souffrance.

L’éclairage de Mélanie Pinon, infirmière spécialisée en psychiatrie clinique et santé mentale, collaboratrice scientifique de la Haute École de Santé de Genève et auteure d’un mémoire sur la question.

 

Le suicide de l’enfant n’est pas lié à la compréhension par l’enfant du concept de mort

De nombreux auteurs ont traité de la question de la compréhension de la mort par les enfants, plus ou moins précoce selon les enfants, et fortement dépendante de l’environnement et du vécu de ces derniers. Or, dans la question du suicide à l’enfance, on constate que la compréhension de la mort par l’enfant est secondaire. Qu’il comprenne ou non le concept de mort, il se suicide. Il existe, dans la littérature et chez les professionnels, une sous-estimation des idéations suicidaires chez l’enfant. Pourtant, il est primordial de s’intéresser à celles-ci en raison de leur importance dans la prédiction d’une suicidalité ultérieure.

Une tendance à sous-estimer la suicidalité de l’enfant

Effectivement, il subsiste de nombreux mythes autour du suicide de l’enfant qui laissent croire que cela n’existe pas, ou encore, que le suicide chez l’enfant de moins de 6 ans n’est pas possible, qu’il ne peut comprendre la finalité de son geste ou planifier un suicide. Or, les faits épidémiologiques confirment l’existence de ce phénomène. Malgré une méconnaissance du suicide à l’enfance par les adultes, les enfants, eux, comprennent très tôt les termes « se suicider » ou « se tuer », ainsi que les moyens pour y parvenir. Les professionnels décrivent, le plus souvent, le suicide de l’enfant, comme un geste impulsif, ce qui contrebalance les éléments de la littérature confirmant qu’il est, au contraire, possible pour l’enfant de planifier son geste.

Un passage obligé d’expression des affects pour des enfants présentant certains troubles ou certaines failles

Sur la signification du suicide à l’enfance, plusieurs hypothèses ont été relevées. Entre autres, cela pourrait être une réponse à un événement de la vie paraissant anodin aux yeux des adultes mais qui pourrait être corrélé avec des difficultés de l’enfant liées à son développement interne, à des failles existantes dans le type d’attachement qu’il a pu développer ou encore à une capacité de pensée symbolique défaillante ; la mise en acte devenant alors un passage obligé d’expression des affects.

Deux types d’agir suicidaires : l’acting out et le franchissement

Il existe deux types d’agir suicidaires : l’acting out et le franchissement, le passage à l’acte. L’acting out pourrait être défini comme un rapport à une angoisse croissante, il aurait une signification avec la volonté de convoquer l’autre à travers l’acte, de rendre visible l’innommable. C’est une forme de demande parfois même sans que l’enfant n’en ait conscience. Cela montrerait la volonté de reprendre un pouvoir sur sa vie. Quand l’environnement est insécurisant, il faut retrouver une maîtrise, pas en allant vers l’autre car il impose le risque d’être déçu, mais en rompant le lien pour reprendre le pouvoir sur son existence à travers la mort. Le franchissement, lui, serait plutôt de l’ordre d’un passage à l’acte vers une forme de nouvelle naissance, la volonté d’aller vers autre chose. Ainsi, certains auteurs évoquent le suicide de l’enfant comme un acte de vie, comme une volonté de renaître sans le poids de la souffrance porté sur le moment que vit l’enfant.

Les dysfonctionnements familiaux et le harcèlement scolaire, parmi les causes les plus fréquentes

Une des causes de suicide les plus relatées est celle des dysfonctionnements familiaux. L’environnement dans lequel baigne l’enfant est primordial pour son développement. Ainsi, les relations qu’il aura avec son monde interne mais aussi avec l’extérieur sont extrêmement dépendantes de cet environnement. Une autre cause avancée est celle de l’importance de l’école, et surtout, de l’impact significatif et destructeur que peut avoir le harcèlement scolaire sur l’enfant. L’enfant qui baigne dans un environnement adverse, où la maltraitance physique et/ou psychique se vit et se répète, ne peut développer des bases affectives et psychiques solides lui permettant de se construire dans l’estime de lui. Ainsi, tant l’environnement familial que scolaire ont une importance non négligeable dans la vie de l’enfant et constituent les plus à risque d’être un facteur précipitant du passage à l’acte.

Que différencie le suicide de l’enfant de celui à l’âge adolescent ou adulte ?

L’enfant peut avoir acquis l’idée de finitude, de limite tout comme l’adulte, mais sa conception de la mort ne serait pas encore constituée de toutes les projections sociales de sidération qui accompagnent l’acte suicidaire et qui, chez l’adulte peuvent, parfois, suffire à empêcher le passage à l’acte. Différentes études font état de tentatives de suicide plus nombreuses que les suicides aboutis. Cela pourrait être dû à une mauvaise catégorisation des suicides d’enfants par les médecins légistes et le fait que, par le passé, les tentatives de suicide étaient plus recensées que les suicides aboutis. Aujourd’hui, le suicide de l’enfant est un fait épidémiologique établi.

La question du profil de ces enfants est également soulevée. Certains professionnels mettent en lien le suicide de l’enfant avec la psychopathologie, toutefois les études montrent que les troubles psychiques ne sont pas prédominants chez des enfants ayant commis un suicide et remettent donc en question l’existence d’une psychopathologie sous-jacente.

Des signes avant-coureurs possiblement repérables

Même s’il est difficile d’émettre des généralités quant à un profil type, certains éléments d’observation peuvent être avancés : un retrait ou au contraire une agitation, un changement de comportement notable, une difficulté dans la mise en place de stratégies d’adaptation efficaces, une présence importante, dans le discours ou le dessin, d’éléments de mort, de préoccupations de mort, un isolement social ou encore des prises de risque inconsidérées.

Des moyens de suicide souvent plus radicaux que chez l’adolescent et l’adulte

Concernant les moyens de suicide, le passage à l’acte chez l’enfant est réalisé par des moyens plus radicaux que chez l’adolescent et l’adulte. Dès le plus jeune âge, l’enfant est capable de décrire et trouver des moyens efficaces pour se donner la mort. Le moyen le plus évoqué est celui de se jeter sous les roues d’une voiture. La littérature relève la pendaison, la strangulation et la défénestration comme les premiers moyens utilisés par des enfants âgés de 5 à 11 ans. A la différence des adolescents, les enfants ont recours à des moyens plus létaux et diversifiés. Dès l’âge de 12 ans, les moyens mis en œuvre s’apparentent plus à ceux des adolescents, comme par exemple en ayant recours à l’intoxication médicamenteuse. On remarque, dès lors, une transition allant de méthodes plus actives vers d’autres plus passives. On trouve également, chez les enfants, une létalité plus importante et une intentionnalité probablement amoindrie, et cela de façon inversement proportionnelle à ce qui est rencontré chez les adolescents.

De l’importance de l’information et la prévention du suicide

Dans le cadre de la prévention du suicide, l’école apparaît comme étant une base saine pour l’information et la prévention du suicide ; elle permet d’adapter les mots et le langage à l’âge et au stade de développement de l’enfant pour transmettre un message de prévention intelligible. Il existe plusieurs programmes visant à prévenir le suicide chez l’enfant et/ou former les professionnels à cela. Ceux de type « Skills training » visent à promouvoir la santé mentale, le bien-être émotionnel, auprès de jeunes enfants, en développant des compétences sociales et des stratégies d’adaptation pour faire face de manière plus efficace aux éléments négatifs de la vie. Cela permet d’accroître les facteurs protecteurs face au risque suicidaire et ainsi prévenir les passages à l’acte. Les programmes de type « Gatekeeper Training » sont, eux, à destination des professionnels et ont pour objectif de développer des connaissances, attitudes et compétences pour l’identification d’enfants à risque tout en proposant des moyens d’action. Les programmes de type « Peer Helpers » mettent l’accent sur la prévention et l’entraide par les pairs afin que chaque enfant puisse devenir l’aidant d’un autre.

Aborder avec les enfants la souffrance psychique, la cause de leurs chagrins, et les aider à identifier les émotions qu’ils peuvent ressentir

Le couplage de différents programmes pourrait permettre à la fois une prévention auprès des enfants, mais également une formation des professionnels. Il est nécessaire de permettre aux enfants d’aborder la souffrance psychique, la cause de leurs chagrins, d’identifier les émotions qu’ils peuvent ressentir. Selon certains programmes, une façon d’aborder la thématique du suicide est d’avoir recours aux contes et aux histoires illustrées autour de thèmes plus globaux : la communication, la création et la rupture des relations, la résolution de conflits, la gestion du changement, des émotions. Nous avons vu préalablement que l’enfant comprend très vite les termes « se tuer », « se suicider », c’est pourquoi il faut, à travers des termes clairs, pouvoir entendre sa demande et lui répondre, en lui expliquant, à travers un langage adapté et en passant par la formulation et l’identification des émotions, l’existence du suicide. Il est ainsi primordial de prévenir auprès des enfants, des professionnels, mais également des parents, le risque de suicide. Au regard de l’efficacité des programmes de prévention sur la diminution des tentatives de suicide, l’école semble être le lieu le plus adapté à la mise en place de ces moyens de prévention.

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