Si le deuil se révèle unique pour chaque individu, ses effets sont susceptibles de venir subtilement s’immiscer au sein de l’école, et ce dès le plus jeune âge. Troubles de la concentration ou du comportement, désintérêt marqué et perte de motivation, troubles de la mémorisation et du langage, ces manifestations peuvent être diverses. Repérer ces troubles, se montrer empathique et attentif sur la durée, et partager ces informations entre collègues aide à les prévenir et aide à préserver l’énergie psychique du jeune endeuillé.

L’éclairage de Christine Fawer Caputo, docteure en sciences de l’éducation, professeure associée à la Haute Ecole Pédagogique de Vaud (Suisse), spécialisée dans l’éducation à la perte et dans l’accompagnement du deuil à l’école. Co-auteure de La mort à l’école : annoncer, accueillir, accompagner (De Boeck Supérieur, 2015).

 

Des répercussions diverses sur la vie de l’enfant ou de l’adolescent

Perdre un parent (ou tout autre proche significatif) peut engendrer diverses répercussions sur la vie de l’enfant ou de l’adolescent. Chez les plus jeunes, une telle perte peut même entraîner un ralentissement dans le développement physique et cognitif, car les énergies psychiques, principalement consacrées à la croissance, sont détournées en faveur de l’élaboration du travail de deuil. Des troubles divers peuvent apparaître durant la phase dépressive, observables tant dans le cadre familial que dans le cadre scolaire. Pour autant, il ne s’agit pas de dire que tous les enfants et tous les adolescents ayant perdu un proche développeront les mêmes symptômes ou vivront leur deuil de manière identique, car il se révèle unique pour chaque individu et dépendra d’un certain nombre de facteurs.

Des troubles possibles de comportement ou de concentration

Perdre un proche, surtout si c’est une figure parentale, peut engendrer une certaine anxiété (peur de perdre le parent restant) doublée parfois d’une hypervigilance. Le jeune endeuillé sera en alerte constante pour éviter qu’un nouveau drame n’arrive dans sa vie et ne fragilise encore plus son monde déjà bien bouleversé, ce qui peut le faire réagir fortement à tout nouvel événement – même insignifiant – dans son environnement. Cette surveillance de tous les instants peut se révéler fort coûteuse en énergie et impacter durablement ses capacités de concentration en classe. Cette insécurité peut également se manifester à travers diverses plaintes psychosomatiques : maux de tête, de gorge, de ventre, des nausées, des palpitations, des dermatoses, etc. Ou se transformer en conduite auto-agressive, une manière pour le jeune endeuillé de faire sortir sa souffrance : boulimie, anorexie, scarifications, envie de suicide, et pour les adolescents prises de risques (conduites dangereuses) ou toxicomanie. Chez l’enfant plus jeune, on peut parfois observer des régressions dans ses apprentissages sociaux (sucer son pouce, énurésie, reprise du doudou, etc.) ou une perte des acquis récents. En fonction de son âge et de ses ressources verbales, il peut aussi avoir des difficultés à communiquer adéquatement ses émotions et sa souffrance, si bien qu’en classe, il peut être amené à les exprimer à travers des comportements perturbateurs ou agressifs : déranger, ne pas obéir, taper les camarades, voire les mordre. Cette difficulté à maîtriser ses affects peut également conduire l’enfant à, soudainement, se mettre à pleurer lors d’un cours.

Une perte de motivation et un désengagement parfois prégnants

Au niveau scolaire, les professionnels de l’éducation qui accueillent des élèves en deuil peuvent être amenés à observer une apathie et un désintérêt pour les activités habituelles, une fatigue intense et continue, ainsi qu’une perte de motivation avec davantage d’absences, de déscolarisation, de suspensions, d’exclusions, ou de repli sur soi. Il s’agit de comprendre qu’il n’y a pas vraiment de retour « à la normale » pour des jeunes endeuillés, car l’absence est permanente. Même s’ils font de leur mieux, ils se sentent souvent démotivés sans pouvoir l’expliquer. À noter que le désengagement face aux apprentissages scolaires aurait tendance à s’accroître quand c’est le parent qui motivait ou soutenait l’enfant qui disparaît ; ou si le parent restant n’a pas les ressources nécessaires pour aider. Il se peut aussi que le jeune se sente préoccupé par sa propre mortalité et se dise : « À quoi bon dépenser autant d’énergie dans les activités scolaires alors que je pourrais mourir demain ? »

Des troubles de la mémorisation et du langage susceptibles d’entraver les apprentissages

Concernant les facultés d’apprentissage, l’interférence de souvenirs intrusifs ou un sentiment de culpabilité (courant chez les jeunes endeuillés) peuvent perturber la concentration et entraver les processus de mémorisation, ce qui peut poser problème dans les travaux qui reposent principalement sur ce mode d’apprentissage (apprendre un vocabulaire, réciter une poésie, etc.). Les élèves endeuillés peuvent également montrer plus de difficultés à organiser leurs pensées, à identifier les informations pertinentes, à résoudre de nouveaux problèmes, etc. On observe régulièrement une chute dans leurs performances scolaires et une baisse nette dans les résultats académiques, ce qui les amène parfois à des décrochages. Certains élèves peuvent aussi manifester des troubles du langage : bégaiement, aphonie, zozotement, mutisme électif, régression, etc. Toutes ces difficultés, ces régressions ou ces échecs peuvent conduire l’élève endeuillé à un sentiment d’incompétence et de frustration, et affecter durablement son estime de soi en tant qu’apprenant. Toutefois, mais plus rarement, une perte significative peut aussi amener certains élèves à surinvestir la scolarité, à être plus performants académiquement et à devenir matures plus rapidement ; l’école devient ainsi un moyen de résilience pour surmonter le trauma.

Considérer les élèves endeuillés, momentanément en difficulté, comme des élèves à besoins éducatifs particuliers

Dans la perspective d’une école inclusive, les élèves endeuillés, momentanément en difficulté, devraient faire partie des élèves à besoins éducatifs particuliers. Dans les mois qui suivent le décès du proche, les enseignants qui les encadrent pourraient adopter un certain nombre de mesures, d’abord au niveau académique. Ils peuvent ainsi réduire ou adapter leur niveau d’exigence ; raccourcir les devoirs à domicile ; éviter des évaluations uniquement basées sur la mémorisation ; laisser plus de temps pour les tests ou les examens ; envisager un suivi individuel si la situation le demande. S’ils constatent de mauvais résultats aux évaluations, les enseignants principaux devraient aussi vérifier s’ils sont liés au deuil (soit une brusque chute des notes), ou s’ils étaient déjà courants auparavant. L’objectif est de proposer des mesures de soutien dès que la situation s’améliore afin d’éviter un redoublement qui accentuerait encore la perte de repères pour l’élève.

Associer l’enfant au suivi et partager l’information entre collègues

L’équipe éducative devrait également se montrer attentive envers certains troubles du comportement. Par exemple, il s’agit de comprendre certains symptômes « explosifs » comme une « réactualisation d’affects » et non comme une réaction par rapport à ce qui est en train de se passer en classe.  Parfois, les camarades ou les enseignants ne sont pas conscients d’avoir dit ou fait quelque chose que le jeune endeuillé associe à sa perte et qui peut déclencher de la tristesse ou de la colère. De même, on peut concevoir que certains comportements oppositionnels ou de provocation ne sont pas directement dirigés contre l’enseignant ou les camarades mais dénotent plutôt des symptômes de souffrance ou une recherche d’attention, maladroitement exprimée. Si les maîtres peuvent repérer ce qui peut provoquer des angoisses chez le jeune endeuillé, ils pourront anticiper les situations anxiogènes, voire les supprimer, et prévenir ainsi d’éventuelles crises. Ils peuvent aussi convenir avec lui de ce qu’il peut faire s’il se sent triste ou en colère durant un cours : peut-il quitter la salle de classe un moment ?  De même, ils peuvent vérifier avec lui ce qu’il préfère comme type de soutien : préfère-t-il s’adresser à ses enseignants uniquement quand il le souhaite ? Ou préfère-t-il que ces derniers viennent une fois par semaine lui demander comment il se sent ou comment ils peuvent le soutenir ? En ce sens, les maîtres qui interviennent dans la classe – principalement dans les degrés supérieurs de la scolarité – devraient partager leurs informations et coordonner leurs actions, afin que l’endeuillé ne doive pas constamment s’adapter à une différence de traitement d’un intervenant à l’autre, ce qui lui coûterait à nouveau une précieuse énergie.

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