Perdre un parent dans son enfance, son adolescence ou l’entrée dans l’âge adulte peut provoquer des détresses durables. Elles ne sont pas toujours perçues en tant que telles par l’enfant lui-même ou les adultes qui prennent soin de lui. Pourtant, mieux les accueillir, les comprendre et y répondre, pourrait en soulager le fardeau.

L’éclairage de Magali Molinié, psychologue clinicienne, enseignante-chercheuse à l’université Paris 8 (France) et à la Cornell University (Etats-Unis). Magali Molinié a notamment dirigé l’ouvrage Invisibles orphelins. Comprendre, accompagner (Éditions Autrement, 2011).

 

 

Entre 600 000 et 650 000 orphelins de moins de 25 ans en France

Il y a en France entre 600 000 et 650 000 orphelins de moins de 25 ans dont la grande majorité vit avec le parent survivant, le plus souvent leur mère. Un enfant peut perdre l’un de ses parents ou bien les deux à la fois, à quelques mois ou plusieurs années de distance. Il pouvait vivre au sein d’une famille unie ou désunie et, dans ce dernier cas, vivre avec le parent qui disparaît, ou l’autre. Le décès peut intervenir de manière inattendue et brutale ou au terme d’une longue maladie.

Il est plus fréquent de perdre son père que sa mère

Il est plus fréquent de perdre son père que sa mère. Souvent, le décès va souvent provoquer des changements en cascades dans la vie de l’enfant et dans celle de ses proches. Face au chagrin, il arrive que le parent survivant se transforme. Il n’est plus forcément aussi disponible pour assurer les soins de base : l’affection, la sécurité, la protection, la consolation. Les liens familiaux, amicaux peuvent entrer en crise. La perte de revenus du foyer entraîne parfois un déménagement, et dans sa suite un changement d’école, etc. Le monde a perdu la stabilité, la quiétude qu’il avait dans le passé, sans qu’il soit toujours possible de les retrouver.

Des trésors d’inventivité pour cheminer face à la perte

Face à des sentiments tels que l’incompréhension, la tristesse, la colère, la peur de la mort, face à des adultes qui soudain ne sont plus ceux qu’ils ont été, face à un monde qui a perdu son sens, l’enfant, l’adolescent vont déployer des trésors d’inventivité pour cheminer face à la perte. Ils vont le faire avec les ressources psychiques et émotionnelles de leur âge et il importe d’en tenir compte : ce ne sont pas celles d’un adulte. La relation que le jeune entretenait avec le parent défunt, la brutalité ou l’aspect prévisible de la mort, la qualité du soutien qu’il reçoit de la part de son entourage, la permanence ou les ruptures avec son environnement familier sont autant d’éléments qui le fragiliseront davantage ou l’aideront à poursuivre sa construction malgré l’absence et le manque du parent défunt.

Un questionnement introspectif à l’adolescence qui participe de sa propre construction d’adulte

La mère, le père dont on a besoin à 5 ans, ne sont pas les mêmes que ceux dont on aura besoin à 8 ans, à 12, 15 ou 18 ans, voire plus tard dans les étapes de sa vie adulte. À l’adolescence surgissent des questions concernant ses origines familiales, le couple de ses parents. Quelle était leur relation ? Comment être fils, fille d’un père, d’une mère morte pour pouvoir devenir père, mère à son tour ? Sur quoi construire son identité personnelle si les parents sont décédés et les liens familiaux distendus ou rompus ? L’enfant qui perd un parent cherchera tôt ou tard à reprendre le fil de la relation interrompue, à reconstituer le parcours biographique et la personnalité du parent, comprendre les rapports qui les liaient, qui il était pour le défunt. Il en va de sa propre construction d’adulte.

S’appuyer sur des ressources psychiques et émotionnelles pour mener à bien un travail de structuration personnelle

Ce n’est donc pas seulement à élaborer ce qu’est la mort, la maladie, la disparition irrémédiable du parent que ces jeunes sont confrontés, mais à la nécessité de s’appuyer sur des ressources pour mener à bien un travail de structuration personnelle. Pour des raisons diverses, qui touchent au silence sur le mort, à des ruptures dans leur environnement de vie, ils peuvent entretenir une relation secrète avec lui ou bien au contraire tenir à distance son souvenir.

Protéger l’enfant et l’adolescent des ruptures secondaires au décès

Que peuvent faire les adultes qui entourent l’enfant dans de telles situations ? Dans la mesure où c’est possible, ils chercheront à le protéger des ruptures secondaires au décès en conservant le même logement, les mêmes rythmes de vie, l’école, le cercle familial et amical dans lequel l’enfant a ses repères. Si des changements sont inévitables, il faudra inventer avec l’enfant les moyens de construire des continuités dans la discontinuité, conserver des objets, préserver autant que possible le lien avec les personnes de l’entourage qui peuvent ou pourront donner des éléments de réponse aux questions concernant le parent disparu : quel enfant était-il, quel homme, quelle femme, quel père, quelle mère ? Nourrir le récit de la saga familiale, des origines, construire un souvenir souple et vivant, c’est-à-dire partagé, permettront à l’enfant de se construire un « je ressemble à », « je suis fils, fille de » à partir de quoi il sera mieux à même de construire son projet de vie personnel.

Derrière l’immense injustice, construire de grandes réussites personnelles et professionnelles

Perdre un parent dans son enfance est une immense injustice qui peut tour à tour accabler ou révolter. Pourtant, au bout de la détresse et du chagrin, il est possible de construire de grandes réussites personnelles et professionnelles. Parmi d’autres, les mondes de la culture, des médias, du soin en donnent des exemples éclatants.

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