Pratique funéraire de plus en plus fréquente, la crémation n’en reste pas moins très largement occultée dans les discussions avec les enfants. Si parler de la mort et du mystère qui l’entoure est souvent complexe pour les adultes, la crémation ajoute bien souvent des silences aux non-dits. Engager un échange avec les plus jeunes à ce sujet les aide à créer un espace d’élaboration psychique pour qu’il puisse y puiser des ressources pour panser ses chagrins.

L’ECLAIRAGE DE Cynthia Mauro, psychologue, docteur en psychologie, exerçant à l’Unité de Soins Palliatifs de Saint Vincent de Paul (Lille) et membre du Centre International des Etudes sur la Mort (CIEM), co-auteure du livret illustré « Comment parler de la crémation avec mon enfant »

L’adulte, référent sécure pour l’enfant

L’enfant nourrit sa compréhension du monde et des évènements qui l’entourent à partir de multiples croyances et théories qui lui permettent de donner du sens à ce qu’il voit et ce qu’il vit. Sa vision diffère légitimement de celle de l’adulte. Elle s’affine et se précise au fur et à mesure de ses expériences, de son développement cognitif et psycho-affectif. L’adulte assure une place centrale dans ce processus d’étayage car il incarne le référent sécure pour lui assurer les réponses aux questions qu’il se pose. Face à la mort d’un être qu’il aime, rien n’est plus étrange que le silence car il est lui aussi traversé par des émotions inaugurales, douloureuses, et son propre cheminement de deuil.

Exclure l’enfant des rituels funéraires crée un abîme de sens

Penser qu’un enfant ne pense pas est une erreur. Il écoute, il observe, il ressent la gravité et il cherche à faire du lien et donc à comprendre ce qui se joue dans ce quotidien bouleversé. L’écarter ou le soustraire des pratiques funéraires, du recueillement auprès du défunt, ou de la possibilité de témoigner son affection au moment de la cérémonie, ne le protègent donc pas. Bien au contraire, cela créé un abîme de sens. Car pour l’enfant, la mort est une donnée abstraite : elle doit pouvoir être nommée, et matérialisée pour être apprivoisée. L’enfant expérimente l’absence ; il mesure le caractère irréversible de la mort ; il s’interroge sur le devenir du corps et selon son âge, sur ses possibles transformations. Accueillir ses questionnements est parfois complexe pour l’adulte qui se tient à ses côtés car il est lui-même submergé par ses propres émotions, la peur de le blesser davantage, ou la crainte de ne pas réussir à apaiser son chagrin.

Un sujet d’autant plus difficile à évoquer lorsqu’il relève d’un choix émis par le défunt en contradiction avec nos souhaits intérieurs

Aujourd’hui, en France, nos morts ont légalement deux destinées possibles : l’inhumation (du latin inhumare signifiant mettre en terre) ou la crémation (du latin cremare signifiant brûler). Le terme d’incinération étant réservé au traitement des déchets. Alors même que la crémation représente près de 40% des obsèques dans notre pays, son abord reste difficile, empreint de pudeur, particulièrement lorsqu’elle relève d’un choix émis par le défunt en contradiction avec nos souhaits intérieurs.

Des pistes pour ouvrir des espaces de parole avec l’enfant

Pour l’expliquer à l’enfant, il peut être intéressant et rassurant :

  • de la nommer pour qu’il puisse l’utiliser et comprendre que c’est un moment pendant lequel on dit au-revoir à celui qui est mort, et (le cas échéant) que c’est le défunt qui a émis un tel choix ;
  • de la replacer dans un contexte historique en parlant de ses origines, ses fondements, ses significations religieuses, spirituelles ou symboliques ;
  • de lui expliquer que crématiser et/ou enterrer nos morts sont une manière de prendre soin d’eux. Tout comme la toilette, l’habillage, les textes ou prières. Cela appartient au rituel funéraire, rituel qui se définit selon la culture, se structure selon les époques, les sociétés, les besoins individuels et collectifs ;
  • de rappeler à l’enfant que lorsqu’on est mort on ne ressent plus rien et que le défunt ne peut pas souffrir. Les termes de « mettre dans le feu » seront moins anxiogènes ;
  • de lui présenter avant la cérémonie le déroulement de ce qui va se passer pour ne pas créer d’incertitudes ;
  • de leur dire que le corps, placé dans un cercueil en bois, va être mis dans un espace très chaud pour être transformé en cendres et que cela prend du temps ;
  • de préciser que les cendres sont les restes du corps, un peu comme de la « poussière d’os ». Elles ont un caractère sacré parce que ce sont les dernières traces d’une vie. Elles sont placées dans une urne, puis dans le caveau de la famille ou un columbarium ; ou elles peuvent retourner à la Nature dans un espace réservé du cimetière ou dans un lieu qui était cher au défunt. Si l’enfant émet un tel souhait, lui montrer les cendres est envisageable du moment que cela précède une discussion permettant de comprendre pourquoi l’enfant souhaite les voir et qu’il prenne conscience de leur nature ;
  • de lui dire que l’endroit où seront déposées les cendres est un lieu où on peut revenir pour se recueillir, déposer une fleur, un dessin, etc.

Aider l’enfant à créer un espace d’élaboration psychique

Les enfants aiment parler de la vie et sont capables d’entendre la vérité sur la mort. L’enfant a besoin d’être reconnu pour ce qu’il est dans sa qualité de sujet et pour ce qu’il vit afin de créer un espace d’élaboration psychique pour qu’il puisse y puiser des ressources pour panser ses chagrins. Leur cacher des choses, créer du secret peut altérer la relation de confiance et cristalliser des colères ou des angoisses. Il n’y a pour autant pas d’obligation de réponse immédiate : si certaines questions sont déstabilisantes, il est important de dire à l’enfant que l’on ne peut pas ou que l’on ne sait pas y répondre pour le moment.

S’autoriser à être triste ensemble crée un espace d’émotions partagées

Expliquer la crémation aux enfants nécessite donc de reconnaître leurs besoins, de prendre le temps d’accueillir leurs questionnements pour la rendre intelligible, pour qu’ils se sentent moins seuls et d’interroger nos propres représentations, nos croyances, nos peurs d’adultes, nos possibles et nos limites. S’autoriser à être triste ensemble crée un espace d’émotions partagées qui viendra construire la précieuse sépulture affective de celui qui est mort : notre mémoire grâce aux souvenirs.

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