Messages et images adressés au défunt ou à ses proches sur Facebook, vidéos d’hommage diffusées sur Youtube, rites funéraires sur le jeu vidéo World Of Warcraft… Il existe pléthore d’usages par lesquels jeunes et moins jeunes ont recours au numérique pour exprimer leur chagrin, se soutenir et cultiver un lien symbolique avec la personne défunte.

LE REGARD DE Martin Julier-Costes, socio-anthropologue, spécialiste du traitement social de la mort et des morts, et co-auteur de La mort à l’école. Annoncer, accueillir et accompagner (De Boeck, 2015)

Les réseaux sociaux, des supports pour cultiver un lien symbolique au défunt

« Certains adolescents et jeunes adultes utilisent Internet et les réseaux sociaux comme des supports au processus de deuil, et vont avoir recours au numérique pour soutenir la transformation de leur lien avec la personne défunte. Sur un espace collectif, comme la page Facebook, ils vont ainsi partager leur peine, leur sidération, leur colère et leurs émotions. Ils rendent par là même public leur deuil, se soutiennent mutuellement et s’adressent bien souvent tout à la fois aux vivants et au mort, comme si le mort pouvait les entendre ou percevoir leurs messages. En ce sens, Facebook reprend certaines fonctions majeures d’une tombe. Sur ce nouvel espace, on retrouve en effet les « recettes ancestrales » du processus de deuil : parler des/aux morts, les célébrer et les mettre en scène, se recueillir et échanger, essayer de garder des traces des défunts.

Une expression individuelle du deuil qui reste socialement régulée

Les plateformes comme Facebook ouvrent la voie à une expression personnalisée du deuil. Tout un chacun peut exprimer individuellement ce qu’il ressent, témoigner des marques d’affection, de sympathie, d’incompréhension, mais ces adresses personnelles restent toujours régulées socialement, car on se sait lu. Lorsqu’ils sont interrogés sur ce qu’ils écrivent, jeunes et moins jeunes soulignent bien l’attention particulière qu’ils portent à leurs propos en ligne. Le social est toujours présent, il y a des choses qui peuvent se dire et d’autres qui ne peuvent pas se dire, il y a des choses qui vont être effacées, des choses sur lesquelles les adultes présents sur les réseaux vont intervenir. On se retrouve ici face à des enjeux sociaux similaires à ceux de la présence à un enterrement : « qui écrit et qui n’écrit pas » sur la page Facebook revient peu ou prou au « qui vient ou ne vient pas aux funérailles ». Parallèlement, certains peuvent aussi adresser des messages privés au défunt, avec l’idée que le mort puisse les lire. Ce sont des formes d’ « ex-voto » numérique et ce qui y est écrit relève plus de l’intime.

« Sur un espace collectif, comme la page Facebook, les jeunes vont ainsi partager leur peine, leur sidération, leur colère et leurs émotions. Ils rendent par là même public leur deuil, se soutiennent mutuellement et s’adressent bien souvent tout à la fois aux vivants et au mort, comme si le mort pouvait les entendre ou percevoir leurs messages »

MARTIN JULIER-COSTES, ANTHROPOLOGUE

Des pratiques qui font agir le sujet, dans un contexte où il se sent dépossédé

La façon dont les jeunes apprivoisent la perte peut aussi avoir beaucoup à faire avec les images. Je prends souvent l’exemple des selfies at funerals, pratique par laquelle on se photographie en amont ou pendant les obsèques avec la personne décédée ou sa photo. Ces usages révèlent une importante mise en scène de soi, dans un contexte qui n’est jamais anodin : les selfies ne sont pas pris n’importe où, n’importe quand et avec n’importe qui. Dans un contexte où l’individu se sent dépossédé, ces pratiques font agir le sujet : on produit pour garder une trace et la mémoire de la personne défunte.

Une sollicitation permanente susceptible de créer des pratiques de déconnexion volontaires ou imposées

Lorsqu’ils sont confrontés à la perte, les jeunes doivent aussi gérer le support smartphone où toutes les applications sont faites pour capter l’attention. Une telle sollicitation continuelle peut se révéler violente, dans une période où l’on a parfois besoin de se recentrer sur soi-même, et mène parfois à des pratiques de déconnexion volontaires ou imposées. Pour certains, la traversée du deuil impliquera ainsi, tout du moins dans un premier temps, une envie de se retirer du monde numérique, d’être seul, déconnecté. Pour ces personnes-là, se reconnecter pourra signifier en un sens la reprise de la vie. Ces pratiques d’hypo-connexion ne sont en rien mauvaises ou pathologiques, elles doivent être appréhendées plus généralement par rapport à la relation de la personne aux pratiques numériques.

Ne pas s’attacher à déterminer la véracité de ces pratiques

Si ces pratiques numériques n’apparaissent pas toujours rationnelles ou compréhensibles de l’extérieur, elles participent à construire un puissant lien symbolique avec le défunt et ont bien souvent un caractère salvateur pour des jeunes déséquilibrés face à la perte d’un proche. L’important n’est pas tant ici de déterminer la véracité de ces rituels et de ces pratiques, mais bien de souligner que les jeunes peuvent y croire, tout en n’étant pas forcément sûrs d’eux. Cette ambivalence et ces contradictions sont inhérentes au deuil et renvoient également à des invariants anthropologiques classiques, révélant combien les morts agissent sur les vivants dans leur quotidien. La mort participe en effet à déséquilibrer et perturber les vivants, mais aussi à les pousser à remettre de l’ordre entre eux et à agir.

Créer un espace de dialogue pour échanger avec le jeune sur le sens qu’il attribue à ses pratiques numériques

Il s’agit pour l’adulte d’essayer de sonder le sens que le jeune attribue à ce qu’il fait, sans juger et/ou calquer ses propres représentations du sujet, et de créer un espace de dialogue dans lequel les jeunes voudront bien rentrer pour échanger. Si cet espace n’est pas utilisé et/ou refusé, il tient aux adultes (parents, professionnels) de continuer à le proposer ponctuellement tout en acceptant que le « jeune » trouve très probablement ailleurs des réponses et des espaces pour intégrer cet événement à sa vie ».

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