Moindre fréquentation de l’école et moindre durée d’études, socialisation plus compliquée avec les pairs, difficultés socio-économiques… La perte précoce d’un ou des deux parents peut avoir des impacts négatifs multiples sur la scolarité de l’enfant ou de l’adolescent. Le fonctionnement cognitif amoindri des orphelins est notamment susceptible de créer des difficultés de concentration et de mémorisation, qui, corrélées à une érosion de l’image de soi, peuvent rendre les apprentissages scolaires plus difficiles.

LE REGARD DE Jérôme Clerc, Professeur des universités en psychologie cognitive au laboratoire de Psychologie et NeuroCognition de l’Université Grenoble Alpes et directeur adjoint de la recherche à l’Institut National Supérieur du Professorat et de l’Éducation de l’Académie de Grenoble.

Des conséquences sur la mémoire de travail et la mémoire à court-terme

« La perte d’un parent pendant l’enfance a des conséquences sur le fonctionnement cognitif, et les recherches que j’ai conduites montrent que la mémoire de travail et la mémoire à court-terme des enfants orphelins peuvent être impactées. Il s’agit de deux registres de mémoire dont la fonction n’est pas tant de se souvenir de l’information sur une longue durée que d’en faire un usage immédiat, pour une tâche scolaire – compter ou résoudre une opération arithmétique, mémoriser une consigne pour effectuer un exercice de français – comme pour une tâche de la vie quotidienne – se rappeler un numéro de téléphone ou une liste de courses, par exemple. Cela peut concerner aussi bien des mots, que des images ou des mouvements. S’il n’existe pas encore assez de recherches sur le sujet, on peut néanmoins faire l’hypothèse que la perte du parent et le processus de deuil qui s’ensuit, qui peut s’étaler sur des années voire des dizaines d’années, sont à l’origine de pensées intrusives qui s’imposent à l’enfant et entravent son efficience cognitive. Un certain nombre d’enfants orphelins pensent ainsi malgré eux au parent disparu, à des conversations passées ou aux paroles qu’il aurait prononcées – qu’aurait-il dit si j’avais eu une bonne note ? -, ce qui les empêche de se concentrer pleinement sur autre chose. Ce faisant, un enfant ne peut alors pas allouer autant de ressources cognitives que nécessaire à la règle de grammaire qu’il doit mémoriser ou à la multiplication qu’il est en train d’effectuer.

Des pensées intrusives susceptibles de venir impacter l’efficience cognitive du jeune orphelin

C’est en particulier la mémoire de travail qui est gênée dans son fonctionnement. La mémoire de travail est un système mnésique temporaire de capacité limitée, qui permet à la fois de maintenir une information quelques secondes, mais aussi de traiter cette information mentalement (en la comparant à une autre, en la classant, en l’enrichissant, etc.), puis de maintenir le résultat de ce traitement pour en faire à nouveau quelque chose. C’est donc un registre de mémoire complexe et particulièrement exigeant au plan cognitif, et la recherche a montré que là où elle est déficitaire ou entravée, c’est toute une série de tâches qui risque d’être échouée. Au sein de la mémoire de travail, l’alternance entre maintien de l’information et traitement de l’information nécessite d’être concentré. La concentration peut être comprise comme une forme très poussée d’attention, combinant à la fois l’attention focalisée – se concentrer sur un seul élément d’information pour le traiter en ignorant le reste -, l’attention soutenue – maintenue sur un laps de temps relativement long – et l’attention partagée – s’appliquant à plusieurs cibles de manière quasi-simultanée. Être concentré, c’est donc faire acte de ces 3 attentions simultanément et de manière coordonnée, comme par exemple lors d’une évaluation en classe qui suppose de rester intensément concentré sur une période de temps assez longue. Or, un fonctionnement amoindri de la concentration peut facilement entraver la mémoire de travail, ce qui fait écho aux difficultés de concentration fréquemment citées par les enfants orphelins et les orphelins devenus adultes quand ils évoquent des difficultés dans les activités scolaires présentes ou passées. Mémoire et attention sont en effet liées, et les difficultés relevées chez des enfants orphelins en mémoire de travail pourraient refléter en partie des difficultés dans le fonctionnement attentionnel.

Des stratégies de compensation développées par l’enfant

De telles difficultés mnésiques et attentionnelles sont susceptibles parfois – mais il faut rester prudent – de se résorber à l’adolescence, car l’enfant en grandissant trouve peu à peu des stratégies de compensation. Les pensées intrusives qui semblent gêner le fonctionnement demandent en effet à l’enfant des efforts supplémentaires dans les apprentissages (efforts supplémentaires qui constituent d’ailleurs une sorte de « double peine »). Or un enfant possède des capacités d’adaptation, et son développement favorise le fait de trouver des parades, sous le double effet de la maturation du cerveau et de la répétition des expériences dans son environnement, qui rendent les fonctions cognitives de plus en plus efficaces. Cela ne veut pas dire que les difficultés disparaissent, car les pensées intrusives peuvent continuer à occuper l’esprit de l’adolescent (et même de l’adulte), mais elles vont avoir un impact négatif moindre dans la mesure où ce dernier met progressivement au point des stratégies lui permettant d’échapper en partie à leur effet délétère.

Des difficultés qui peuvent venir éroder l’image de soi des jeunes orphelins

Par ailleurs, les difficultés cognitives, et éventuellement scolaires, vécues par nombre d’enfants orphelins, sont susceptibles de dégrader l’image d’eux-mêmes que se font ces enfants, y compris lorsqu’ils ont retrouvé un niveau de performances mnésiques comparable à celui qu’ils présentaient avant le décès de leur(s) parent(s). Les recherches en psychologie sociale ont montré que la multiplication des échecs est néfaste pour l’estime de soi. Si un enfant devenu orphelin réalise que malgré ses efforts et sa bonne volonté, certains apprentissages lui résistent, il risque d’intérioriser l’image de quelqu’un qui fait des efforts mais qui définitivement n’est pas très bon dans tel ou tel domaine. Or, il ne faut pas oublier que l’identité que l’on se forge – l’image de soi, de ses compétences, de son efficacité dans telle ou telle tâche – se construit sur le long terme et en l’occurrence sur des années. Il est donc logique qu’il faille des années pour en quelque sorte inverser la vapeur et revenir à une image de soi positive.

S’autoriser à briser « l’interdit d’évocation » qui entoure ces jeunes

Je conseillerais tout d’abord aux enseignants de se tenir au courant des situations d’orphelinage vécues par leurs élèves, voire d’être proactif auprès de leurs collègues pour être vecteur d’information sur ces situations, puisque l’information ne leur est pas toujours communiquée. Une fois que l’enseignant sait, il semble important qu’il fasse savoir à l’enfant qu’il est au courant. Beaucoup d’enseignants disent préférer ne pas intervenir sur ce sujet car ils ne se sentent pas légitimes pour le faire, ce qui est tout à leur honneur. Il me semble néanmoins que tout adulte bienveillant devrait pouvoir s’autoriser à évoquer ponctuellement avec l’enfant la situation de ce dernier, ce qui place les enseignants aux premières loges, du fait que leur engagement dans ce métier repose sur un abord bienveillant des élèves. Parler avec un élève en utilisant des mots « doux » et des formulations neutres, s’enquérir de la manière dont il vit cette nouvelle vie sans Papa et/ou Maman, s’autoriser à lui dire « j’ai appris la situation à laquelle tu es confronté, si tu souhaites qu’on en parle, n’hésite pas je prendrai le temps d’en parler avec toi » peut contribuer à briser cet « interdit d’évocation » (pour reprendre les termes du pédopsychiatre Guy Cordier) qui entoure les jeunes orphelins. Je répète que les enseignants sont avant tout des adultes, bienveillants vis-à-vis de leurs élèves, et qui parfois doivent faire face à un enfant à qui il est arrivé quelque chose d’absolument terrible en perdant un de ses parents voire ses deux parents.

Adapter les contenus enseignés et les exigences en termes de travail individuel aux besoins éducatifs des élèves

Enfin, en termes d’apprentissages, il est utile de garder à l’esprit que l’orphelinage est susceptible de générer un manque d’efficience cognitive, et que de nombreux apprentissages vont demander à l’élève un peu plus de temps, un peu plus d’efforts, et parfois les deux. On peut en parler avec lui, l’aider à identifier ce qui est pour lui plus difficile, alléger si nécessaire certaines tâches scolaires en classe ou à la maison. Les enseignants sont experts dans l’adaptation, tant des contenus enseignés que de leurs exigences en termes de travail individuel, aux besoins éducatifs de leurs élèves : faisons-leur confiance pour mettre en œuvre cette expertise y compris auprès d’élèves orphelins, et essayons, nous tous adultes, enseignants ou non, de faire savoir aux enfants orphelins que nous nous préoccupons de leur devenir. »

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