Moi aussi, je vais mourir ? Est-ce que ça s’attrape la mort ? Est-ce que c’est de ma faute ? Est-ce que j’aurais pu le guérir ? Grand-mère est très vieille, ça veut dire qu’elle va mourir bientôt ? Les questions spontanées des enfants autour de la mort désarçonnent parfois les adultes qui les entourent, mais cette curiosité naturelle révèle aussi qu’ils sont prêts à en entendre les réponses.

LE REGARD DE Tévy Srun, psychologue à l’Equipe Mobile de Soins Palliatifs du Centre Hospitalier de Verdun Saint-Mihiel (55).

 « Pourquoi tu pleures ? »

Chez les tout-petits, la mort est une absence sans conséquence, tant que son entourage répond encore à ses besoins. Mais même si les adultes tentent de se cacher pour pleurer, l’enfant est une éponge à émotions, baigné dans l’environnement ambiant de tristesse, sauf qu’il est encore immature pour identifier cette atmosphère et comprendre que ce qu’il ressent ne vient pas de lui. Nommer les émotions ressenties par l’adulte auprès de l’enfant et lui en expliquer la cause lui permettra de distinguer ses émotions de celles de son entourage, de pouvoir s’en défaire plus facilement et l’autorisera aussi par la suite à exprimer ses propres émotions au moment venu. Il peut être rassurant pour l’enfant de lui indiquer que la mort de ce proche va peut-être venir perturber momentanément la routine qu’il connait jusque-là, du fait de la préparation des obsèques ou du bouleversement émotionnel qui nous rendra moins disponible pour l’enfant. « Je viens d’apprendre une mauvaise nouvelle, Papi est mort. Je suis triste à l’idée de ne plus pouvoir le revoir. Cette idée me fait pleurer parfois. Tu me verras peut-être un peu différente en ce moment à cause de cela, mais sache que je reste là pour toi malgré tout. ». Si le proche perdu est le conjoint et que le parent restant se sent trop submergé pour s’occuper seul(e) de l’enfant, il est important de s’appuyer sur un proche qui assurera le relai et d’en avertir l’enfant. « Maman est tellement triste que papa soit mort que j’ai besoin que Papi et Mamie m’aide pour continuer de bien prendre soin de toi, car tu restes la personne la plus importante pour moi ».

« Est-ce que la personne va se réveiller ?« 

Pour les jeunes enfants, la mort est une séparation transitoire, ils s’attendent à ce qu’une personne morte se réveille le lendemain comme si elle revenait d’un long sommeil ou qu’elle se remette debout comme dans les jeux vidéos. Il est important de leur expliquer qu’une fois mort, on ne se réveille pas et c’est bien là une différence majeure avec le sommeil. Dire que la mort est un « long sommeil » peut d’ailleurs rendre angoissant le moment du coucher lorsqu’il a intégré cette notion d’irréversibilité, l’enfant pouvant alors avoir peur de ne jamais revenir de son sommeil. Il est tout à fait possible d’expliquer concrètement, physiologiquement, ce qu’est la mort ; et certains enfants poseront d’eux-mêmes la question « c’est comment quand on est mort ? ». « Non, la personne ne se réveillera pas. Tu sais, nous nous sommes vivants car notre cœur bat et permet de distribuer le sang et l’oxygène à notre corps et à notre cerveau qui en a besoin pour fonctionner. Quand une personne est morte, son cœur s’est arrêté de battre et le corps est définitivement éteint. ». Il est tout à fait possible aussi d’emmener l’enfant voir la personne défunte dans son cercueil s’il le souhaite, en lui expliquant que « peut-être le visage de cette personne sera un peu différent d’avant et son corps sera froid car le sang ne circule plus pour le réchauffer. »

« Moi aussi, je vais mourir ? Est-ce que ça s’attrape la mort ?« 

Pour le jeune enfant, la mort peut être comprise comme une maladie contagieuse et il craint de l’attraper. Si la personne décédée était gravement malade, il peut également avoir peur de mourir en tombant malade à son tour. Il est judicieux de préciser à l’enfant que seules certaines maladies peuvent causer la mort prématurément, et que les maladies qu’il a eues sont bénignes. Il est aussi important de lui expliquer que la mort fait partie de la vie mais qu’elle ne survient normalement qu’à la fin de celle-ci, quand on a vécu longtemps et qu’on devient très vieux. Certains enfants vont alors se demander si « toi aussi, tu vas mourir quand je serais grand ? » et il est nécessaire de lui dire la vérité tout en le rassurant sur le fait qu’une fois grand, il aura appris à vivre en se débrouillant tout seul et qu’il aura aussi crée son cercle de proches sur qui il pourra compter, car derrière cette question se cachent les peurs d’être abandonné et de l’avenir.

« Est-ce que c’est de ma faute ? Est-ce que j’aurais pu le guérir ? »

Pour l’enfant, la mort est forcément provoquée par un agent extérieur mais il peut faire des liens entre deux évènements sans rapport (« la pensée magique »). Si l’enfant a souhaité une fois que cette personne meure parce qu’il était en colère contre lui, il peut croire que son souhait s’est exaucé et qu’il est responsable de sa mort. L’accident ou la maladie ne devient que les conséquences de son vœu funeste. L’enfant se sent coupable de sa méchanceté. Il est impératif de le déculpabiliser en rectifiant ses croyances erronées et en dédramatisant les pensées négatives qu’il a pu avoir envers le défunt. « Non, tu n’y es pour rien. Tu avais tout à fait le droit d’être en colère contre lui et d’avoir une colère tellement grande que tu en as souhaité qu’il meure. Rassure-toi, chacun est libre de penser ce qu’il veut. Il arrive à tout le monde d’avoir des mauvaises pensées, mais les pensées restent dans l’esprit. Ce sont les actes qui comptent. Les pensées sont invisibles alors que les actes sont visibles et montrent qui tu es. Il savait que tu l’aimais car tu le lui montrais à la manière dont tu te comportais avec lui. »

« Si l’enfant a souhaité une fois que cette personne meure parce qu’il était en colère contre lui, il peut croire que son souhait s’est exaucé et qu’il est responsable de sa mort »

TEVY SRUN, pSYCHOLOGUE

« Grand-mère est très vieille, ça veut dire qu’elle va mourir bientôt ? »

Lorsqu’un enfant pose cette question, il a acquis la notion de temps et a intégré que la mort créait une séparation définitive pouvant bouleverser son quotidien ; or l’enfant a besoin d’une certaine routine pour se repérer. Il est difficile pour un enfant qui a l’habitude de voir sa grand-mère tous les mercredis d’envisager de ne plus pouvoir le faire. En se demandant si sa grand-mère peut mourir, il se prépare doucement à l’éventualité que les choses puissent changer. Il appréhende cet évènement comme une perte totale potentielle de ses repères. Il s’avère important de préciser à l’enfant que la relation qu’il entretient avec sa grand-mère perdurera même après sa mort. Il apprendra ainsi que tout ne disparait pas avec l’autre, que l’essentiel reste et se transforme. « Oui, ta grand-mère va mourir un jour, mais personne ne sait quand. Ce qui compte, c’est qu’elle est toujours vivante pour l’instant et que nous pouvons profiter de chaque moment passé à ses côtés. Tout ce que tu partageras avec elle restera pour toujours dans ton cœur et dans tes souvenirs, même quand elle ne sera plus là. Quand ta grand-mère décèdera, nous serons tristes de ne plus pouvoir la voir physiquement, mais elle sera toujours là quelque part, de manière différente, à travers nous et nos souvenirs. »

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