Espaces semi-collectifs, semi-privés, semi-publics, les réseaux sociaux et autres dispositifs socio-numériques reconfigurent tout autant notre communication avec les morts que notre rapport au deuil. Comment vient-on faire collectif sur le net ? Que viennent chercher les internautes sur les portails mémoriels, comment interagissent-ils et quelles traces laissent-ils ?

LE REGARD D’Hélène Bourdeloie, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université Sorbonne Paris Nord. Ses travaux de recherche portent sur les usages du numérique et interrogent notamment les rapports sociaux de genre et de classe sociale, mais aussi les pratiques de deuil et la façon dont le net reconfigure les rites funéraires.

Une expression intime du chagrin mise à nu en ligne

« Selon les travaux de Tony Walter[1], il y aurait eu quatre phases du deuil en Occident : la première, préindustrielle, dans laquelle la douleur du deuil est partagée avec les membres de la famille et de la communauté ; une seconde, au XXe siècle, dans laquelle la peine engendrée par un deuil est une affaire privée ; une troisième, fin XXe début XXIe, dans laquelle le deuil peut devenir une affaire médiatique, pour les personnes les plus populaires notamment, quoiqu’il se vive toujours de manière intime et privative ; et enfin une quatrième période, récente, qui concerne l’expression du deuil en ligne à l’aune du web 2.0, ère dans laquelle la souffrance associée au deuil se partage à nouveau et peut se vivre à la fois de manière intime et collective. C’est là la vraie spécificité des médias sociaux, où peut se donner à voir la mise en scène, voire la « mise à nu », de ces intimités, qui prennent donc souvent la forme de posts exprimant son chagrin.

Exprimer son deuil collectivement, une façon de maintenir une cohésion et remettre de l’ordre là où la mort a introduit un désordre

Les conduites de groupe, le rapport collectif au deuil est une façon de maîtriser ses émotions, de les partager, de les soulager, de dépasser cette perte en se réconfortant avec d’autres endeuillés qui ont subi une perte similaire. Pour beaucoup, ces rassemblements, cette « gestion » collective du deuil vont être une façon de maintenir une cohésion, un ordre, ou de remettre de l’ordre là où la mort a introduit un désordre, ce qui est aussi le cas avec les rites hors ligne. C’est aussi une façon de marquer la mort, de poser des traces là où il n’y en n’a pas toujours, ou là où il y en a mais où on n’y a pas accès. Par exemple, s’il n’est pas possible de se rendre sur des tombes de personnalités ou monuments funéraires qui sont éloignés du domicile de l’endeuillé, l’endeuillé veut d’autant plus se recueillir qu’il n’a pu assister aux obsèques réservées à de la famille. Les mémoriaux virtuels vont ainsi pallier l’absence ou le non-accès des traces, en conférant aux vivants comme aux morts un autre lieu spatio-temporel de recueillement.

Des rituels codifiés précieux pour ceux qui n’ont pas eu accès aux cérémonies traditionnelles

Les médias sociaux permettent donc de créer des rituels, de codifier des pratiques funéraires, en particulier pour des endeuillés qui n’ont pas eu accès aux cérémonies traditionnelles. Les internautes viennent souvent y chercher du soutien, alléger leur peine, ils peuvent aussi – certains l’avaient évoqué – observer ce que font les autres, en savoir plus sur le défunt, voire en savoir plus sur l’endeuillé (que va-t-il écrire ?). Il y a donc une forme de voyeurisme, parfois de la « surenchère » dans les posts ont remarqué des endeuillés ; une « surenchère » qui, dans les rites traditionnels, se traduit par les pleurs visibles (voir le rôle des pleureuses à l’époque). D’autres estiment que les médias socio-numériques ne soulagent pas leur peine et ils évitent de s’y rendre, ils voudraient même parfois pouvoir supprimer des posts qui ne leur semblent pas à propos.

Des espaces semi-collectifs, semi-privés, semi-publics

Avec les médias socio-numériques, on est dans des espaces semi-collectifs, semi-privés, semi-publics. La « correspondance » semi-publique qui s’y déroule dépasse parfois le cadre du deuil : on peut y régler des comptes ou les utiliser pour faire son mea culpa, par rapport aux morts ou aux endeuillés. Beaucoup d’internautes n’écrivent pas, ne participent pas, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’interagissent pas : ils peuvent se contenter de lire les posts, d’écrire ensuite mais personnellement, sur une autre plateforme privée, sur un simple traitement de texte, un courrier papier, se rendre au cimetière, construire un autel chez eux pour rendre hommage au défunt… Certains échangent ensuite de visu et se voient. Ces traces ne sont pas en ligne mais elles existent. Il ne faut donc pas donner trop d’importance à ce qui est en ligne en oubliant le reste. En ligne, on peut en effet fabriquer des personnalités, et ce sont parfois des minorités qui les fabriquent… Hors ligne ou en coulisses, se produisent des interactions qu’on ne voit pas mais qui contribuent également à l’expérience du deuil.

La construction de célébrités post-mortem

Les réseaux sociaux sont notamment investis lors du décès de personnalités. Il s’avère qu’il n’y a pas forcément de lien entre la célébrité du vivant et la célébrité après la mort : des hiérarchies interviennent dans la construction de ces célébrités post-mortem[2]. Une célébrité peut ainsi prendre forme au moment de la mort, tandis que seules quelques personnalités font l’objet d’une importante médiatisation. La médiatisation après la mort dépend de plusieurs facteurs : la médiatisation antérieure de la personnalité, les circonstances de sa mort – si celle-ci est entourée de rebondissements policiers, d’une enquête, que cela prend l’allure d’un feuilleton[3], la célébrité post-mortem fera d’autant plus parler d’elle –, si la mort est intervenue « trop tôt » et ne « va pas dans le sens de la nature », ou encore si la mort choque, est brutale, perçue comme injuste au regard de l’âge, du rôle qu’incarne la personnalité pour la société, de sa figure d’égérie pour les jeunes… Je pense ici par exemple à la mort de Grégory Lemarchal, vainqueur de la Star Academy en 2004 et décédé en 2007 de la mucoviscidose, mort qui avait beaucoup fait parler d’elle à l’époque.

« D’un côté, la mort y est rendue plus visible, plus instantanée, plus « furtive » ; et à la fois, les traces déposées sur le web véhiculent l’idée de postérité, d’intemporalité, d’éternité »

Helene bourdeloie, sociologue

A travers leurs discours, les internautes participent au processus de starification. En fait, c’est la combinaison des dispositifs techniques – ce sont des dispositifs matériels d’écriture, qui ont des possibles techniques, des formats d’écriture particuliers, des signes… – et des discours (posts) au sens large (messages, photographies, interactions…) qui vont contribuer à façonner l’identité post-mortem du défunt. Son identité sociale continue de vivre. Une identité qu’on continue de lui assigner à la mort, une identité que lui découvrent parfois des endeuillés au travers de révélations…

Une mort plus visible et instantanée, mais aussi plus intemporelle et éternelle

Ces technologies numériques regorgent par ailleurs de paradoxes, sur le rapport espace-temps notamment. D’un côté, la mort y est rendue plus visible, plus instantanée, plus « furtive » ; et à la fois, les traces déposées sur le web véhiculent l’idée de postérité, d’intemporalité, d’éternité. Le numérique conduit à des troubles puisque la visibilité du mort en ligne (et son existence sociale) peut conduire à avoir des difficultés à vivre avec le mort (je dis bien « vivre » plutôt que se séparer, le mort ayant un nouveau statut). En outre, dans certaines circonstances, on se retrouve à participer sur le net à un deuil sans l’avoir vraiment décidé, contrairement à une présence à des obsèques par exemple, ou à des veillées funéraires.

Le premier canal d’information pour bon nombre de jeunes

Pour des raisons générationnelles, et donc de taux de connexion important aux réseaux sociaux par les jeunes, les jeunes ont une présence très importante sur le web ; pour beaucoup, ils constituent le premier moyen d’information pour apprendre le décès d’un proche ou d’une personnalité, et tiennent lieu parfois de faire-part de décès. J’ai rencontré beaucoup de jeunes ayant appris (voire déduit, ce qui est presque plus violent car des allusions équivoques pourraient laisser à penser l’existence – biologique – du défunt) la mort d’un proche par Facebook. Les réseaux sociaux peuvent aussi être la plateforme d’information permettant de diffuser des informations sur la ou les cérémonies funéraires (qu’elles soient officielles ou parallèles, c’est-à-dire organisées par des proches qui ne sont pas nécessairement de la famille mais qui veulent, à leur manière, avec leurs propres rites, rendre hommage à la personne morte). Enfin, nombreux utilisent les médias sociaux pour créer un mémorial virtuel ; il est généralement réservé aux endeuillés, mais cela dépend des plateformes et des paramètres choisis.

Des rapports de classe et de genre indéniables

Des facteurs de classe et de genre entrent en compte dans le rapport des internautes au numérique, même s’il n’est pas évident de les cerner aisément. Mon étude a montré que les femmes, notamment sur un site web qui s’appelait Paradis Blanc à l’époque, avaient créé plus de mémoriaux pour les hommes (elles étaient environ 80 % à avoir créé de mémoriaux), ce qui reflète une tendance culturelle par laquelle les femmes montrent davantage leurs émotions et expriment davantage leur peine. Sur la question de la classe sociale, les usages ne sont pas les mêmes car on ne s’approprie pas les outils numériques de la même façon, et on ne peut réduire ou conclure que le numérique serait réservé à certaines classes et pas à d’autres. On retrouve globalement le même constat renvoyant aux usages du numérique en général : les classes populaires ont un usage moins fondé sur l’écriture, plus sur le partage (de vidéos notamment, de citations, de photographies.) ; c’est plus une culture audiovisuelle, une culture animée, graphique. On fait peu cas des fautes d’orthographe. On envoie beaucoup de pictogrammes qui ne font pas appel à la rédaction, la stylisation, mais plus à la pulsion, à l’instantané. »


[1] Walter T. 2007. « Modern grief, postmodern grief », International Review of Sociology, n°17, vol. 1, pp. 123-134. Walter T. 2013. « Contemporary community grieving, Talk to Cruse-Bereavement », Care Annual Conference, Centre for Death & Society, University of Bath, Bath, July 2013.

[2] Quemener, N. & Dakhlia, J. 2018. « Hérauts et héros de la postérité: Logiques de médiatisation et fabrique de la célébrité post mortem. » Réseaux, 210(4), 53-88.

[3] Ibidem.

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