On a trop longtemps pensé à tort que l’enfant était trop petit pour comprendre la signification de la mort et qu’il fallait atteindre un certain âge pour mériter le statut d’endeuillé. Or, comme il n’y a pas d’âge pour commencer à faire partie d’une famille, il n’y a pas d’âge pour être en deuil et ressentir les émotions qui y sont associées. 

L’éclairage de Cécile Séjourné, psychologue, psychothérapeute et formatrice spécialisée dans l’accompagnement des endeuillés. Cécile Séjourné est co-coordinatrice du DU Deuil et travail de deuil (Université Paris Saclay), coordinatrice des formations et membre du CA de la Fédération Européenne Vivre Son Deuil. 

 

 

Le tout petit va d’abord ressentir l’absence de son proche comme une perte sur le plan sensoriel

Ce n’est pas parce que la compréhension de la mort évolue et se transforme chez lui au fur et à mesure de son développement que nous n’avons pas à nous mettre à hauteur d’enfant pour nous adapter chaque fois et le rejoindre là où il en est de sa privation sensorielle, de son sentiment de manque et de ses émotions face à cette absence qui se prolonge. Se mettre à hauteur d’enfant nécessite en premier lieu de comprendre que le tout petit va d’abord ressentir l’absence de son proche comme une perte sur le plan sensoriel. Tout à coup, l’odeur, la voix, les caresses disparaissent : une perte de repères et de sécurité survient. Et si elles ne sont pas accompagnées, les spécialistes de l’attachement ont bien mis en évidence combien ces séparations précoces chez l’enfant, tout petit soit-il, sont extrêmement délétères.

L’enfant appréhende souvent la mort comme une longue absence, mais il est animé de la conviction qu’elle est temporaire et que l’autre va finir par revenir

Plus tard, l’enfant continue à appréhender la mort comme une longue absence mais il est animé de la conviction qu’elle est temporaire et que l’autre va finir par revenir. Alors, tout un temps, il est certes triste de ne plus être en contact avec le défunt, triste comme les adultes autour de lui, mais il n’est pas dans la même tonalité dramatique puisqu’il attend son retour. C’est triste mais ce n’est pas grave, pense-t-il ! Car pour lui la disparition de l’autre n’est pas définitive mais provisoire. Alors oui, il se met en colère, il s’impatiente, il désespère mais il garde cet espoir de vite le revoir. Et, en attendant, il se demande ce qu’il fait, où il est vraiment (sous la terre ou au ciel ?), si le mort a retrouvé sa grand-mère ou le père Noël… Et puis, l’enfant est d’une humeur beaucoup plus labile que l’adulte, il passe vite d’une émotion triste à une joyeuse. Par ailleurs, il peut se réjouir, avec moins de réticence que l’adulte, des évènements heureux qui accompagnent à ses yeux un décès. Ainsi, une petite fille de 8 ans arrive un jour en séance au cabinet tout contente d’avoir un chien, ce qui était impossible du vivant de son papa allergique aux poils d’animaux.

L’enfant est en outre persuadé de son immortalité et animé par des « pensées magiques »

Tout puissant, l’enfant est en outre persuadé de son immortalité. S’il ne peut mourir, la mort ne peut pas être universelle. Si elle survient, c’est que quelqu’un a voulu et provoqué intentionnellement cette mort. Il cherche à savoir qui va être la prochaine victime et qui est le méchant dans l’histoire. Et comme dans sa toute puissance, il est convaincu que ses pensées ont des pouvoirs magiques comme celles de se réaliser, il imagine très vite que ses pensées hostiles sont sûrement la cause du meurtre et qu’il est le coupable. Comme ce petit patient de 4 ans qui avait le droit de dormir avec sa maman quand son papa partait en déplacement. Il souhaitait ardemment que son père parte le plus souvent possible car il aimait beaucoup dormir avec cette maman qu’il voulait épouser plus tard. Tout au fond de lui, il était intimement convaincu que ses vœux avaient été exaucés et qu’ils avaient provoqué l’accident de voiture dans lequel son père était mort lors d’un voyage.

L’enfant va être tenaillé par l’angoisse qu’un autre de ses proches ne l’abandonne encore

Ensuite, l’enfant en deuil se demande très vite si un autre membre de son entourage ne va pas lui-aussi disparaitre. Comme si la mort rôdait, comme si le tueur en place allait de nouveau agir. En plus de sa culpabilité, il va alors être tenaillé par l’angoisse qu’un autre de ses proches ne l’abandonne encore. Il peut dès lors déployer des trésors d’imagination pour que ses proches, ses parents en premier chef, échappent à la mort et pour que lui puisse expier sa culpabilité en les sauvant. Ainsi, il va s’évertuer à tout faire pour ne plus les voir tristes, préoccupés, absents psychiquement voire malades. Outre une peur des séparations avec des attitudes de collage et d’agrippement anxieux, on assiste alors à changements comportementaux, tels que celui de l’enfant qui se transforme en enfant pitre pour ramener de la bonne humeur, en enfant turbulent pour réanimer psychiquement (le) parent(s) et le(s) forcer par tous les moyens – bêtises, provocations, régressions…- à s’occuper de lui ou encore en enfant trop sage soucieux de ne pas en « rajouter ». Le dénominateur commun à toutes ces stratégies : protéger le(s) parent(s) survivant(s) dont dépend sa propre survie.

L’enfant peut être amené à refouler ses propres émotions, ce qui peut amener à un deuil différé

L’enfant peut en effet refouler ses propres émotions pour donner le change. Et ce n’est bien souvent que lorsqu’il est rassuré, que tout le monde autour de lui va mieux, qu’il s’autorise enfin à l’extériorisation de ses émotions. Comme elles surgissent en décalé, on parle souvent de deuil différé chez l’enfant.

Comportements décuplés et somatisations constituent les manifestations fréquentes du deuil

Si ses émotions sont refoulées dans le temps, les expressions du deuil se manifestent quant à elle bien en phase avec celles du deuil mais davantage sur le registre des comportements et des somatisations. Ainsi, l’enfant en deuil est un enfant triste, coupable et en colère mais qui ne va peut-être jamais pleurer, faire les quatre cent coups ou encore multiplier maux de ventre et exémas.

Inviter l’enfant à s’exprimer sur ce qu’il nous donne à voir pour le libérer des idées anxiogènes qui l’habitent

Attention alors à ne jamais se fier à l’extériorisation de son chagrin. Elle peut s’avérer être en total décalage avec la représentation erronée d’un enfant en pleurs. Il s’agit plutôt d’essayer de décrypter ce qu’il ressent au travers de ses dessins, de ses jeux, de ses actes et de ses maux ! Et plus tôt, on pourra inviter l’enfant à s’exprimer sur ce qu’il nous donne à voir et à entendre, plus il pourra enfin se libérer des idées anxiogènes qui l’habitent et de la culpabilité qui l’étreint.

> Pour en savoir sur les émotions du deuil chez l’adolescent, retrouvez la contribution de Cécile Séjourné ci-dessous. « Quand un deuil s’immisce, de surcroît lorsqu’il s’agit d’un parent ou d’une figure d’attachement, on imagine la déflagration qui peut s’en suivre », nous explique-t-elle, « mais aussi les tiraillements qui traversent l’adolescent, entre rejet des parents et idéalisation de la figure du disparu. »

> Pour en savoir plus sur le possible chagrin enfoui, peu verbalisé des enfants, et les risques à plus long-terme d’une trop grande répression des émotions, retrouvez ci-dessous la contribution de Marthe Ducos, psychologue clinicienne à l’Institut Bergonié, centre de lutte contre le cancer de Bordeaux. « Le fait que l’enfant continue parfois à jouer ou qu’il ne pleure pas peut laisser penser qu’il ne connaît pas le deuil, ce qui est faux » insiste-t-elle.

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