La confrontation à la mort dans une école n’est pas un phénomène exceptionnel. Bien au contraire, il arrive régulièrement qu’un élève ou un groupe d’élèves doive faire face au décès d’un camarade de classe ou d’un membre du personnel de l’établissement scolaire. De tels décès peuvent survenir de nombreuses façons : maladies incurables, suicides, meurtres, accidents de toutes sortes, etc. Quels rituels de partage peut-on alors inventer dans la classe suite à un décès ?

L’éclairage de Denis Jeffrey, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université Laval (Québec, Canada).  Il est spécialiste d’éthique professionnelle des enseignants et des rites scolaires, et est notamment co-auteur de Penser l’adolescence. Approche socio-anthropologique (PUF, 2016).

 

Une situation épouvante, suscitant des sentiments très intenses

Pour les élèves, le décès d’un camarade de classe ou d’un enseignant n’est pas sans susciter des sentiments très intenses comme la colère, l’impuissance, la tristesse, le désarroi et le découragement. Placés devant la perte d’un camarade de classe, il n’est pas rare que certains élèves, et même parfois l’ensemble des élèves de la classe, perdent le désir d’apprendre. À n’en point douter, la confrontation à la mort et le travail de deuil créent dans la classe une situation éprouvante qui peut être prise en charge, en tout ou en partie, par l’enseignant.

Un rituel de partage pour pacifier les souffrances des enfants

Spontanément, des enseignants vont organiser un rituel de partage afin de donner la parole aux élèves éprouvés. D’autres enseignants, avec l’accord de la direction, vont encourager les élèves à participer au rituel funéraire. Toutefois, on sait que de nombreux enseignants, ne sachant que faire, cherchent l’aide d’un professionnel de la santé ou d’un membre du clergé. À vrai dire, rares sont les enseignants qui prennent l’initiative d’organiser un petit rituel de partage avec les élèves à la suite d’une mortalité.

Un moment spécial qui permet de reconnaître les émotions des élèves

Il est possible pour les enseignants d’aider les enfants à pacifier leur souffrance en organisant un rituel de partage. Contrairement au rituel funéraire, le rituel de partage n’implique pas une conception religieuse. Le rituel de partage vise en premier lieu à reconnaître les émotions que vivent des élèves lors d’une situation de décès. Elles doivent, comme toutes autres émotions, trouver leur voie d’expression. À cet égard, le rituel de partage permet notamment de créer un moment spécial lors duquel les élèves sont encouragés à s’exprimer sur le décès et sur le fait même de perdre un proche. L’important est d’amener les élèves à mettre des mots sur la mort et de souligner l’importance et la beauté de la vie.

Un moment générateur de sens, qui témoigne de l’importance des mots

Le seul fait de créer un moment spécial qui permet aux élèves d’en parler, de dire l’indicible, même si peu de choses se disent, est générateur de sens. Les quelques mots prononcés pour exprimer des émotions calment les enfants. Cela leur montre l’importance des mots lorsque l’on se sent mal, blessé, souffrant, seul et perdu. Il y a des mots qui aident à vivre. Des mots qui nous portent vers demain, vers l’espoir, vers la vie. Françoise Dolto[1] rappelle que toutes les paroles exprimées lors d’un décès apaisent et réconfortent.

Des mots qui vont ressentir aux enfants leur destin commun

Le rituel de partage peut être très court, de cinq et dix minutes. Uniquement quelques élèves peuvent prendre la parole, mais il y aura autant d’effet sur tous. Ce qui compte, c’est que des mots remplacent des émotions sans mots. Ce sont les mots, même un peu gauchement exprimés, qui ont l’effet de nous rattacher aux autres. Les mots vont ressentir aux enfants leur destin commun. Ils sont tous les mêmes devant la souffrance, devant la perte, devant la mort.

Un enseignant avisé peut commencer le rituel en lisant un conte qui met en scène un dialogue entre enfants suite à un décès. Le but étant d’indiquer aux élèves l’importance des paroles lorsqu’on vit un événement difficile qui suscite en soi des émotions fortes.

Un rituel qui peut se prolonger par l’écriture individuelle ou collective d’une lettre

Le rituel de partage, à la suite du décès d’un élève de la classe, sera le moment idéal pour disposer des objets du défunt. L’enseignant peut terminer ce moment rituel en invitant les élèves à écrire ensemble une lettre pour le défunt et une autre pour sa famille. Les élèves diront au revoir au défunt dans la première, et adresseront leur soutien à la famille du défunt dans la seconde. Le rituel sera à l’évidence planifié en fonction de l’âge des enfants et de la période scolaire. Aussi, un enseignant ne pourrait organiser le même rituel au début de l’année et à la fin de l’année scolaire. Au début de l’année scolaire, il ne connaît pas encore très bien les élèves, alors qu’à la fin de l’année, il les connaît passablement bien, surtout au niveau primaire.

Une information préalable aux élèves, aux parents et à la direction d’établissement

Lorsqu’un enseignant initie un rituel de partage en classe, il devra établir une planification précise à cet égard, en informer les élèves, les parents et la direction d’établissement. Il est préférable que tous en soient informés, puisque des enfants sentiront peut-être le besoin de poursuivre la discussion avec leur parent.

Le malaise autour de la mort et du deuil

Christine Fawer Caputo[2] souligne que l’enfant ne sait pas comment amorcer le travail de deuil qui lui permet pourtant de mettre des mots sur sa souffrance. C’est pourquoi les adultes doivent lui montrer l’importance des mots pour exprimer des émotions. Autant les émotions agréables que les émotions désagréables. Il n’est pas important d’avoir des mots spécifiques à dire, car l’enjeu central est de remplacer des émotions par des mots. Or, il est vrai que les mots choisis par les enfants se calquent sur ceux des autres, souvent ceux des adultes. Il y a des enfants qui n’entendent pas dans leur famille les mots que l’on peut dire sur la mort, la perte et le décès. L’enseignant peut leur suggérer des mots en lisant des témoignages de survivants écrits sous la forme de récits, de lettres ou de témoignages.

Un enseignant n’a pas à être un spécialiste des rituels et de la mort pour planifier un court moment de prise de parole autour d’un décès

Il n’est pas nécessaire qu’un enseignant soit un spécialiste des rituels et de la mort pour planifier un court moment de prise de parole autour d’un décès. Affectés par un décès, des enseignants vont préférer d’abstenir de préparer un petit rituel de partage. Toutefois, un enseignant peut réaliser quelque chose de simple ; par exemple en annonçant aux élèves qu’il va lire un poème ou un extrait de texte pour exprimer l’affection de tous à l’égard du défunt. Il peut demander à un élève de lire le texte. Il peut même demander l’aide des élèves pour choisir le texte qui sera lu. Avant la lecture, pour créer un moment rituel spécial, il peut mettre une musique ou une chanson de circonstance. À la limite, il pourrait uniquement faire entendre une chanson en l’honneur du défunt, et demander par la suite une minute de silence.

Un possible partage de son expérience personnelle

S’il s’en sent capable, l’enseignant pourra témoigner de ses propres expériences de décès. Des enseignants vont préférer préserver leur intimité. C’est leur choix et il appartient à chacun d’en convenir. Or, les enseignants doivent savoir que les élèves apprécient ce type de témoignage qui leur montre que nous appartenons tous à une commune humanité.

Des mots qui permettent aux enfants de ne pas s’enliser dans la solitude

Ce type de partage, par ailleurs, est vecteur d’espoir. Devant la mort, des enfants s’enlisent parfois dans une solitude qui n’est pas propice au travail de deuil, ni par ailleurs au travail scolaire. C’est pourquoi quelques mots choisis par l’enseignant peuvent avoir un effet bénéfique et cathartique sur ces enfants qui ont tendance à refouler ce qu’ils vivent et à se clore dans le silence.

Des élèves libérés d’émotions de souffrance sont plus disponibles aux apprentissages

Il est vrai que nombre d’enseignants demeurent interdits lorsque survient la mort d’un élève. On ne saurait les blâmer. Ils peuvent eux aussi avoir besoin d’un peu d’aide pour verbaliser leur détresse. Il y a des enseignants qui croient erronément qu’en discutant de la mort avec leurs élèves, la situation risque de s’envenimer, surtout si des élèves sont très bouleversés. « Pourquoi remuer des eaux déjà troubles ? », se demandent-ils, « c’est bien assez difficile pour eux ». Or, ils doivent se dire que des élèves libérés d’émotions de souffrance sont plus disponibles aux apprentissages.

Les jeunes se sentent comme des grands, comme de vraies personnes

D’autres enseignants s’abstiennent d’en discuter avec les élèves parce qu’ils ne savent pas quoi faire, ils ne savent que dire, les mots manquent. Ils sont souvent le sentiment qu’un rituel de partage prendra trop de temps et d’énergie. Un rituel de partage, a contrario, est vécu comme un moment de grâce, un moment spécial par les élèves. Ils sentent alors qu’ils sont reconnus, qu’on les considère comme des grands, comme de vraies personnes. Ces sentiments sont importants chez les enfants en perpétuelle quête de reconnaissance, d’appréciation et d’amour.

La fonction de la parole est thérapeutique, mais l’enseignant n’a pas à être un thérapeute

Nombre d’enseignants, mal à l’aise avec l’idée de parler de la mort, sont tentés de laisser croire aux élèves que tout va bien, que la situation n’est pas assez sérieuse pour en discuter en classe. En agissant ainsi, peut-être ignorent-ils qu’ils peuvent ajouter aux malaises des jeunes et les amener à s’isoler dans leurs émotions. Nous avons déjà souligné que toutes émotions doivent trouver une issue dans des paroles qui tentent de les exprimer. C’est libérateur, car ça libère l’esprit. Si l’esprit d’un enfant est occupé par des émotions qu’il ne parvient pas à verbaliser, alors son esprit n’est pas disponible pour apprendre. Il est trop occupé. La fonction de la parole est thérapeutique, mais l’enseignant n’a pas à être un thérapeute pour permettre l’expression de paroles sur des émotions.

Organiser un rituel de partage dans la classe

Tout compte fait, un rituel de partage est une activité de symbolisation. La symbolisation fait appel à des images et à des mots pour communiquer des émotions très fortes. Bien sûr, les images valent bien des mots, mais les mots ont un effet libérateur plus grand que les images.

Mettre en mots des maux par le dessin

Lorsque les mots viennent à manquer, l’enseignant peut demander aux élèves de faire un dessin. Ça peut être un dessin individuel ou un dessin collectif. Les dessins ne remplacent pas les mots, mais ils deviennent l’occasion d’une verbalisation. En effet, l’enseignant peut demander aux élèves de parler de leur dessin. Des couleurs, des formes, des figures, des symboles. Toutes occasions sont propices pour mettre en mots des maux. C’est un jeu de mots connu, mais tout à fait digne d’être rappelé. On oublie souvent cette chose simple de la vie que les mots guérissent les maux.

Autoriser des émotions trop souvent banalisées, refoulées, interdites de paroles

En organisant un rituel de partage dans sa classe, l’enseignant et les élèves vont vivre des émotions rattachées à la perte de leur camarade de classe. Mais leurs émotions sont également suscitées par le fait même de la mort, de notre mortalité, de l’idée même qu’une personne aimée puisse mourir. C’est normal à tout âge de penser à la mort, d’avoir soudainement ce sentiment étrange que l’on pourrait perdre un être cher. C’est un sentiment commun à tous. Un sentiment éprouvé par tout le monde, mais trop souvent banalisé, refoulé, interdit de paroles.

Exprimer notre malaise de parler de la mort, c’est déjà dire quelque chose sur la mort

Lorsque la mort apparaît dans une discussion, un malaise survient, le silence s’impose. Il est vrai que la mort est un événement obscène et scandaleux. Nous sommes bien incapables de nous voir mourir, de nous voir mort. Il est difficile de voir de près un cadavre, de le toucher, de lui adresser des adieux alors qu’il est dans son cercueil. Pourtant, nous devons nous donner le courage de parler de la mort, ne serait-ce que pour exprimer notre malaise profond d’en parler. Exprimer notre malaise de parler de la mort, c’est déjà dire quelque chose sur la mort. C’est déjà mettre en mots une émotion. Du coup, c’est un petit acte de courage.

Une symbolisation pour construire du sens

En somme, le rite de partage offre l’occasion pour les élèves de symboliser leurs émotions. À cet égard, soulignons que nombre d’enfants en deuil s’interdisent de vivre, simplement parce qu’ils n’arrivent pas à symboliser les émotions très fortes qui les excèdent. Le rituel de partage organisé par un enseignant permet donc cette symbolisation. En ce sens, le rituel de partage constitue une assise à partir de laquelle un enfant aux prises avec des émotions intenses peut construire un peu de sens sur ce qu’il vit.

Ne pas organiser un rituel grandiloquent, mais plus un petit cérémoniel spontané

Les rituels de partage pouvant être organisés en classe sont d’une grande variété. Chaque enseignant veillera à créer un rituel de partage en s’inspirant de ses préférences pour la poésie, la musique, la chanson, le conte, l’art plastique, la photographie, des objets symboliques comme une bougie allumée à la mémoire du défunt, etc. Il ne s’agit pas d’un rituel qui commande un décorum encombrant et une activité symbolique lourde et compliquée. Au contraire, l’évocation du défunt grâce à une bougie, une photo ou une chanson suffit pour initier un rituel de partage. Le rituel ne devrait pas non plus avoir une très longue durée comme nous le disions plus haut. Au début du rituel, l’enseignant peut convier les élèves à former un cercle, à allumer une bougie, à rappeler l’affection de tous à l’égard du défunt, à demander une minute de silence, à lire un court texte, puis à donner la parole aux élèves et à prendre le temps de répondre à leurs questions. Il est important pour les élèves de leur montrer qu’on se soucie de leurs émotions. Cela dit, il serait malvenu d’organiser un rituel grandiloquent qui pourrait être perçu comme un bric-à-brac de fête foraine.

Faire appel à son imagination et dédramatiser la situation

Chaque enseignant fera donc appel à son imagination pour créer un rituel de partage adéquat et approprié à son niveau scolaire. Or, nous savons que mettre en place un rituel de partage n’est pas toujours facile. Nous avons souligné le malaise qui envahit nombre d’enseignants devant la mort. Quel que soit le geste posé par l’enseignant, il aura pour effet de dédramatiser la situation et d’apaiser les élèves. L’enseignant demeure une personne-ressource particulièrement appréciée des élèves parce qu’il a un contact privilégié avec eux. Les élèves le savent bien, et c’est pourquoi ils lui font confiance et ils comptent sur lui.

[1] Françoise Dolto, Tout est langage, Paris, Vertiges du nord/Carrere, 1987, p. 133.

[2] La mort à l’école : quelles conceptions du rôle chez les professionnels de l’enseignement ? Thèse de doctorat. Université de Genève, 2018.

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